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Celle qui dit TU à la contre-culture

Lever de rideau sur la dernière demi-saison d’une programmatrice sur le départ.

Laurence Wagner achève son premier mandat à la direction du Théâtre de l’Usine avant de s’envoler vers d’autres espaces et d’autres voix.
Laurence Wagner achève son premier mandat à la direction du Théâtre de l’Usine avant de s’envoler vers d’autres espaces et d’autres voix.
GEORGES CABRERA

Laurence Wagner n’a pas trente ans lorsqu’elle débarque de Zurich en 2014 pour remplacer Myriam Kridi aux commandes du Théâtre de l’Usine. Pas trente ans, et un bagage théorique qui fait mentir sa jeunesse. Pour défendre la scène alternative, la programmatrice peut en effet compter sur des études de lettres à Lausanne, un master de recherche à la HEAD, une solide expérience dans la médiation culturelle, un séjour au Swiss Institute de New York et un poste d’envergure européenne chez Pro Helvetia. Sans compter les cinq langues qui lui ouvrent les continents de la pensée comme du monde.

Quatre saisons plus tard – et des dizaines de spectacles présentés sous l’égide d’un acronyme TU clamant désormais leur accessibilité –, la directrice annonce son départ. Multipliant les éclats de rire pour excuser une inébranlable exigence intellectuelle, la vaillante dresse un bilan fondé sur ces mots qu’elle chérit entre tous: «espace» (à occuper) et «voix» (à porter). Autrement dit, les deux piliers des arts vivants.

Qu’avez-vous le sentiment d’avoir accompli en quatre ans de direction?

J’ai cultivé une histoire propre au Théâtre de l’Usine. Venant du monde de la performance et des arts visuels, j’ai exploité la pluridisciplinarité au sein d’un espace, en intensifiant cette porosité qui permet de signifier le contemporain. En binôme avec Hélène Mateev, j’ai conduit un laboratoire de médiation, avec apéritifs et warm-ups, pour formuler une adresse à toutes et tous, au-delà de l’élite du théâtre contemporain. Je suis sortie de mon cahier des charges pour organiser un festival qui mette Vilnius en dialogue avec Genève. Bref, j’ai tenté de stimuler de nouvelles formes scéniques qui s’articulent à de nouveaux contenus.

Aviez-vous des objectifs que vous n’avez pas pu réaliser?

Je me suis confrontée à une limite: le contexte budgétaire ultraserré et précaire de l’Usine. Travailler comme programmatrice, coresponsable de médiation, barmaid, caissière, ouvreuse, militante, ça mobilise la vie entière, pour un salaire qui plafonne à 3000 francs mensuels au sein de mon équipe. J’ai découvert que ces conditions ne sont pas viables, surtout après quatre ans dans les jambes. Je suis arrivée à l’endroit que je voulais atteindre, j’ai donné mon impulsion, j’ai partagé mes révoltes, je dois maintenant aller plus loin.

Quels sont donc vos projets?

J’avais la possibilité d’assumer un second mandat de quatre ans, mais le temps est venu pour moi d’investir d’autres espaces, y compris à l’étranger. Avec plusieurs envies: prendre du temps pour la recherche, notamment sur les figures de la contestation. Ou m’engager de manière radicale sur le terrain, à l’instar d’un Milo Rau parti au Congo puis, bientôt, en Irak. Ou encore développer l’écriture et le récit, en élaborant peut-être une cartographie des colères. Plus immédiatement, je vais intervenir à la Manufacture et auprès du Prix suisse de la Performance.

Une nouvelle mise au concours aura-t-elle lieu prochainement?

Oui, elle sera annoncée dans les jours à venir, pour une nomination avant l’été. Je serai consultée sur le dossier artistique. Je souhaiterais dans l’idéal qu’on donne la chance, comme ce fut le cas pour moi, à quelqu’un qui vienne d’ailleurs. L’élan de l’inconnu est à privilégier au sein de ce bastion de l’expérimentation dont j’espère que l’esprit perdurera.

Peut-on dire que votre action consiste à exprimer des voix étouffées?

Je suis obsédée par la notion de voix. Ma dernière demi-saison au TU sera dédiée aux voix contestataires, ou intérieures, ou spectrales, ou futures qui, toutes, racontent des choses occultées. Mon combat en tant que personne, citoyenne et programmatrice se résume à questionner les normes, et à m’opposer à leur tentation. Le théâtre peut servir de caisse de résonance à ces polyphonies de voix autres. Il se trouve que nous sommes en train de mettre en place une chorale féministe dans l’idée de libérer, plus que la parole, la voix. Un concert sera donné dans le cadre de notre événement de clôture, en mai.

Que nous réserve donc votre affiche d’ici là? Sur le papier, on y note la présence thématique de la mort…

J’ai récemment perdu ma meilleure amie, qui a mis fin à ses jours alors qu’elle était au chômage. La mort comme acte de résistance suprême? Il s’agit de montrer comment des fantômes persistent à hanter nos vies. De créer des îlots de mémoire dans un océan d’amnésie. Ce sera le cas avec Voicelessness, un spectacle d’anticipation iranien, mais aussi avec Self-Help, sur deux coaches qui se donnent la mort, ou avec Mining Stories, qui enquête sur les suites d’une catastrophe écologique au Brésil et même, indirectement, avec notre fête conclusive Saute ma ville, d’après le court-métrage suicidaire de la Belge Chantal Akerman.

Que souhaitez-vous aujourd’hui aux arts vivants genevois?

Qu’ils continuent à se développer et à s’engager. Qu’ils prennent du recul. Et qu’ils fassent du bien à la ville, car leurs pratiques sont utiles à cela.

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