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Dispute de l’écran et de la planche

Manon Pulver et Julien George mettent à mal nos addictions grâce à un théâtre de mœurs hérité du XIXe.

Sur les planches d’un salon bourgeois, Léo (Laurent Deshusses) reçoit ses vieux amis Mathis (Mariama Sylla), Milo (Étienne Fague) et Jérem (Julien Tsongas), flanqué de sa copine (Camille Figuereo), pour célébrer le Nouvel-An. Mais la technologie joue les trouble-fêtes.
Sur les planches d’un salon bourgeois, Léo (Laurent Deshusses) reçoit ses vieux amis Mathis (Mariama Sylla), Milo (Étienne Fague) et Jérem (Julien Tsongas), flanqué de sa copine (Camille Figuereo), pour célébrer le Nouvel-An. Mais la technologie joue les trouble-fêtes.
CAROLE PARODI

C’est un rituel qui dure depuis bien trente ans: Léonard invite ses plus proches amis à fêter le Nouvel-An dans sa maison du Gard. Autour de la cheminée, dans un beau salon campagnard, il accueille cet hiver Emilio et Mathilde, toujours liés malgré leur mariage raté, auxquels se joignent Jérémie et sa nouvelle compagne Cécile. Écrivain, coiffeur, acteur ou coach bien-être, tous, à l’approche de la cinquantaine, nourrissent des obsessions secrètes.

La propriété est depuis peu équipée d’un wifi, mais la tempête qui sévit ce soir de réveillon rend aléatoire toute communication avec l’extérieur. Celle qui règne à l’intérieur pâtit elle aussi de l’omniprésence d’un smartphone dans la main des convives. Alors un jeu dangereux s’instaure, qui donnera son principal ressort dramatique à «Mais qui sont ces gens?»: les mobiles sont déposés sur la table basse, et chaque hôte à tour de rôle a le droit de consulter le contenu d’un appareil de son choix. Déviances sexuelles, tromperies, mensonges feront bien sûr surface. Arrivés les douze coups de minuit, les amitiés, pourtant plus réelles que sur Facebook, se sont lézardés d’âpres questionnements.

À première vue, le texte né d’une commande passée par le metteur en scène genevois Julien George («La Puce à l’oreille», «Le Moche»…) à l’auteure du cru Manon Pulver («Un Avenir heureux», «Au Bout du rouleau»…) creuse deux thématiques parallèles: les dangers de l’hyperconnectivité, d’une part, et de la transparence relationnelle, de l’autre. Le tout à partir du téléphone portable, cette «boîte noire de nos intimités» pour citer la feuille de salle.

Une mécanique de pointe

La maîtrise, tant de Pulver à la plume, de George à la baguette, et d’une distribution établie dès la genèse du projet n’a d’égale que l’efficacité d’une carte SIM. Julien Tsongas, Mariama Sylla, Laurent Deshusses, Camille Figuereo et Étienne Fague accordent brillamment leur professionnalisme aux rouages minutieux de cette comédie de mœurs du XXIe siècle. Ensemble, ils mettent au point une mécanique qui tient elle-même de la haute technologie: répliques lapidaires, renversements de situations, ponctuations sonores…

Or à y regarder de plus près, «Mais qui sont ces gens» recèle elle-même un double-fond. Davantage que traiter un sujet de société, la pièce n’ajouterait-elle pas son grain de sel à la querelle, plus vaste et plus immémoriale, des anciens et des modernes?

Vaudeville contemporain

Sur le plateau du Loup, la charpente boisée du scénographe Khaled Khouri renvoie aux tréteaux du Moyen Âge. Les dialogues interprétés, eux, renvoient au phénomène contemporain de l’invasion des écrans dans nos quotidiens. De même, la forme du spectacle recycle les procédés éprouvés du vaudeville, qu’elle applique à une problématique actuelle. Expert avéré de Feydeau, Julien George en conjugue au présent la machinerie anodine. On assiste à du théâtre de boulevard visant à divertir le bourgeois sans le brusquer. A lui permettre de digérer ses tracas sans avoir à ruer dans les brancards.

On peut juger que s’exprime aujourd’hui, en procédant de la sorte, une forme, au mieux, de cécité, au pire de mépris, à l’égard des productions plus innovantes. De même qu’au début du XXe, on reprochait déjà au «théâtre bourgeois» son conservatisme esthétique autant que moral.

Un élément de «Mais qui sont ces gens?» incite cependant à le sauver de la naphtaline. Une petite démonstration réflexive qui agit d’autant mieux qu’elle ne se pointe pas du doigt. À supposer que le spectateur ploie sous le poids ou de la convention ou de la banalité, il se peut qu’il subisse la tentation du téléphone. Malheur, il n’y a pas accès. S’il est un terrain d’où l’écran parasitaire soit banni, c’est celui du théâtre! Aussi, le beau travail d’équipe auquel se livrent les artistes sur scène et en coulisses se révèle également la victoire d’une amitié imperturbable. Et qui, en plus, inclut le public!

«Mais qui sont ces gens?» Théâtre du Loup, jusqu’au 21 oct., 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch

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