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Deux «ferrotypeuses» à l'assaut des frontières genevoises

À l'aide d'un procédé ancien, l'association TintypeLab archive les douanes fermées du canton.

Exemple de ferrotype, ici d’un passage douanier à Certoux, réalisé le 28 mars. La série entière devrait en compter une vingtaine.
Exemple de ferrotype, ici d’un passage douanier à Certoux, réalisé le 28 mars. La série entière devrait en compter une vingtaine.
TINTYPELAB

En situation extraordinaire, les postes-frontières qui encerclent le territoire genevois ont revêtu l’aspect désuet d’avant les accords de Schengen et la libre circulation des personnes. Ce saut dans le passé, deux artistes genevoises ont résolu de le fixer grâce à une technique photographique qui remonte au milieu du XIXe siècle. Le tout nouveau projet de TintypeLab, ou la rencontre inopinée d’une esthétique et d’une réalité.

Barbara Versluis et Isabelle Klaus, respectivement photographe indépendante spécialisée en argentique et plasticienne polymorphe, se sont rencontrées au collège voici plus de trois décennies. Restées amies depuis lors, elles ont collaboré sur le mode intermittent, notamment sur l’exposition genevoise «In Vitro-In Vivo» en 1994. À partir de 2009, elles développent un intérêt commun pour la photographie ancienne, et cofondent, cinq ans plus tard, l’association TintypeLab, qui vise à «réactualiser un procédé artisanal et expérimental» mis au point en 1852: le ferrotype («tintype» en anglais).

À cette enseigne, le binôme a exposé ici et là – visitez sa galerie virtuelle sur www.tintypelab.ch – les travaux réalisés grâce à son laboratoire itinérant, aussi bien des portraits, que des paysages naturels ou urbains. De fil en aiguille, le duo a ourdi un projet d’envergure, qui consistait à recenser les postes-frontières helvétiques, tandis que le débat faisait rage sur la question migratoire. «J’étais fascinée par l’idée qu’un état contienne ses citoyens à l’intérieur de limites», dit Isabelle Klaus.

Mais bam, ne voilà-t-il pas que débarque le COVID-19. Une crise qui comporte aussi ses aubaines, puisque la démarche archiviste de nos pétroleuses, rétrécie sur Genève, n’en dégagera que plus de sens: comment mieux souligner l’anachronisme du moment qu’en recourant à une méthode primitive de «slow photo», dont les résultats, qui plus est, se conservent au moins cent cinquante ans? Ralentissement de l’activité humaine, désertion des sites, barrages aux frontières à l’aide de blocs de béton: le contexte comme sa temporalité ne pouvaient trouver expression mieux adaptée que le ferrotype. La frénésie n’a-t-elle pas tiré son frein?

Comment ça marche?

Un petit détour technique s’impose. Inventé par un dénommé Adolphe-Alexandre Martin, le procédé ferrotypique consiste à enduire une plaque d’aluminium d’un mélange de collodion humide, d’iodure, de bromure de lithium et d’alcool, puis de la plonger dans un bain contenant quant à lui du nitrate d’argent, de l’acide et de l’eau déminéralisée. La surface métallique est rendue photosensible: elle est «prête à être exposée». «On insère alors la plaque aux dimensions requises (12x17cm dans ce cas) dans un châssis conçu pour se loger dans un appareil photo à soufflet. On fait ses réglages, et on réalise la prise, qui peut durer de quelques secondes à quelques minutes», détaille Barbara Versluis.

Mais le processus n’est pas terminé. Il faut encore retourner au labo ambulant, verser un révélateur sur la plaque pendant 12 secondes, la rincer, la plonger quelques minutes dans un bac de fixateur, la laver 20 minutes à l’eau claire, et la laisser sécher. En pas moins de trois quart d’heure, l’adresse et la chimie auront fait leur œuvre: l’épreuve monochrome unique est visible, et laisse apparaître ses éventuels défauts. «En moyenne, un essai sur trois est bon, s’accordent les associées. Cette part aléatoire ajoute à la magie. On a parfois des accidents heureux!»

Stoppées aux douanes

«Nous étions hyper motivées, enchaînent nos aventurières, 48 ans chacune. Nous nous sommes précipitées à Troinex, Veyrier et La Croix-de-Rozon. Nous avions nos impératifs techniques en tête, rien d’autre. Mais nous avons vite été stoppées dans notre élan par des douaniers soucieux de protéger les zones officielles». Qu’à cela ne tienne, les baroudeuses repartent en repérage, direction Jussy et Presinge cette fois. À la douane de Cara, elles font face au même problème – «on est repérées» –, et réalisent qu’elles doivent obtenir une autorisation exceptionnelle du Corps des gardes-frontières Région 6 (Genève), qui dépend de l’Administration fédérale des douanes (AFD).

Le temps de la procédure est lent, lui aussi. Sur 34 au total, le nombre de postes-frontières fermés est passé de 25 à 20 en début de semaine. Au rythme de deux prises de vue par jour, «il nous faudra bien encore deux mois». Si nos ferrotypeuses rêvent de voir un jour leur série «finir au Musée des douanes, à Gandria (TI)», pas question de lambiner: et c’est tout le paradoxe de leur entreprise!

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