«Le désir d’évasion de Marilyn Monroe, c’est aussi le mien»

Roman graphiqueDans «Hollywood menteur», le dessinateur Luz plonge dans «The Misfits» et y défie ses monstres.

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Son obsession pour Marilyn Monroe remonte à loin, avant l’attentat de janvier 2015 qui massacrait ses potes de «Charlie Hebdo». Sur son bureau, la photo de Norma Jean souriante le défie encore. «J’ai fouillé dans les archives, les photos de Magnum, etc., sans doute vu «The Misfits» plus de vingt fois. Même dans ce petit instant unique où elle est filmée en rogne, c’est de trop loin pour voir ses traits.» L’énigme demeure, il n’existe pas de trace de l’icône en pétard. «Triste, rieuse, vaporeuse… mais nulle part dans l’énergie de la colère. Tout dans ce rôle aurait dû l’y porter, sa grande passion pour la méthode introspective Stanislavski, sa prof Paula Strasberg qui lui tournait autour, sa volonté, alors patente, de s’affranchir, et pourtant, non. L’imagerie du sex-symbol pesait encore sur elle et aujourd’hui, le mythe demeure.» Luz, tel un reporter «gonzo» à la férocité perspicace et la délicatesse couillue, a enquêté sur le tournage des «Misfits», en 1960. De «Hollywood menteur» émerge sa vérité.

Vous vivez sous haute surveillance. Une clé pour percer Marilyn?
J’ai mis du temps à le comprendre. Mais le désir d’évasion de Marilyn, ne plus être figé dans une idée, casser la nacre d’une coquille, c’est le mien. En plus, l’écriture de l’album a été traversée par une autre colère, le mouvement #MeToo. Par le passé, j’ai fréquenté les Femen, donc j’étais au jus! J’avais aussi remarqué qu’au-delà de la femme-objet «poum poum pidou», Marilyn dégage un mystère latent, non verbalisé mais éloquent. Au point de plaire à des femmes fortes comme Madonna.

Pourquoi tenter de le résoudre?
Peut-être un jour l’énigme sera-t-elle épuisée. En attendant, plus on apprend sur elle, plus on a la capacité d’en savoir sur nos propres fantasmes. De nos jours, Marilyn conserve sans doute un pouvoir de fascination parce que nous ne cherchons pas le mystère au bon endroit. Une part de l’émotion qu’elle suscite a été confisquée, tant le rapport a été tronqué.

Qu’est-ce qui vous a accroché dans le film «The Misfits»?
À part la scène où l’imagerie superglamour de Marilyn mue en masque d’une colère qui nous est escamotée par le réalisateur, tout est riche ici. «The Misfits», si imparfait, abonde en histoires secondaires, comme Montgomery Clift hanté par le fantôme de James Dean, Clark Gable usé, vieilli, qui mourra quelques jours après la fin du tournage. Puis le hors-champ même des «Misfits». Marilyn subit la plus perfide des trahisons. Son époux, le dramaturge Arthur Miller, et le réalisateur John Huston lui promettent un rôle qui révélera son talent et en fait, ils exploitent sa psyché de sex-symbol.

Toutes ces scories s’entassent pour donner un grand film. Paradoxe?
Les grands films, comme les belles personnes, comme l’amour, il y a un mystère derrière. Et la personne qu’on aime, c’est pareil, il faut en respecter le mystère.

Comment revisiter une icône aussi banalisée que Marilyn Monroe?
Au départ, j’avais très peur de la dessiner. Comment casser ces postures imprimées pour l’éternité, forgées par plusieurs générations? Or, personne ne sait à quoi elle ressemblait vraiment. Alors j’ai choisi de ne pas m’y astreindre et tant pis si elle n’est pas ressemblante.

Faut-il voir votre amour de Robert Crumb dans ces fessiers si spirituels?
Ah j’aime cette référence. Souvent, mon travail est lu à travers les lunettes de Will Eisner, qui retrouve les faveurs critiques en tant qu’inventeur du roman graphique. Et comme on ne sait pas trop où me classer… Mais Crumb, oui, j’approuve! Et les photos de Marilyn donnent des indices physiques sur ses rondeurs généreuses, des rides aussi. Je voulais les dessiner parce que c’est la vie et aussi glamour que de ne pas en avoir. J’avoue avoir pris un grand plaisir teinté de très légère perversité à la dessiner faisant corps avec son jean dans la chaleur du désert.

Certains angles, zooms, respirent le vécu, tel un reportage imaginaire.
Moi pour qui le reportage reste interdit en ce moment, j’y trouve mon compte. Et mon premier dessin, c’est elle de dos, face à la ribambelle des techniciens, je voulais montrer «ma» réalité fictionnelle, ses grosses fesses, quoi! Pour l’anecdote, c’est ce qui a attendri Virginie Despentes (ndlr: auteur de la postface), «tes grosses cuisses de Marilyn» me disait-elle.

Tiens, pourriez-vous envisager un album avec Virginie Despentes?
Virginie sait tout faire! Réalisatrice, écrivain, scénariste, elle donne toujours à «voir» ses personnages. Plus que son approche littéraire, j’admire sa manière de pouvoir changer son langage de narratrice en fonction d’un personnage. Et aussi son incroyable bienveillance. Ses colères sont «anti-Houellebecquiennes», elles ne détruisent pas l’entourage par contamination.

Et vos colères? Vous qui dites avoir tourné la page du deuil?
Disons qu’une colère potentielle comme celle que je repère chez Marilyn Monroe, je l’utilise comme vecteur de la mienne. Je ne sais pas où va aller mon prochain bouquin, mais en tout cas vers le collectif, vers les gens fissurés. Nous n’avons pas besoin de ces «feel good movies» et autre «feelgood machins» pour aller mieux. Nous avons besoin de «sentir» tout court, d’essayer d’aller vers l’autre, de ressentir ce qu’il y a en face. Je garde confiance en l’humain. Pas dans les médias, ça non! Mais dans l’homme, oui.

Nos icônes ont-elles changé?
Peut-être acceptons-nous plus facilement que les symboles ne soient pas monochromes mais multifacettes. Ce nouveau Hollywood a été celui des faiblesses.

De «Alive» à «Indélébiles», vous aimez dévoiler le backstage. Pourquoi montrer les larmes, la sueur, l’échec?
Cela vient de «Charlie Hebdo». Cabu me poussait à aller sur le terrain. Une école étonnante qui allie volonté de commentaire et choc du réel. De toute façon, je ne suis pas arqué sur l’idée de beau dessin. Le stylé m’angoisse, m’enferme.

Qu’est-ce qu’il y a derrière?
Je ne suis pas convaincu que la réalité, telle qu’elle se présente à l’œil, soit la réalité. Il faut aller conquérir ce qui se passe derrière pour pouvoir dessiner ce qu’elle est vraiment.

Créé: 16.05.2019, 16h28

Critique

Dans «Hollywood menteur», tant de rage fulmine dans le crayonné de Luz que les vociférations de Marilyn vrillent l’air. Mais l’auteur sait aussi capter les gloussements étouffés de la star sous la couette ou encore son masque de souffrance physique. Mutinerie mutine, colère sociologique. C’est la force de cette revisite de «Misfits», en osmose inédite avec une légende dont tous les secrets semblaient scrutés.

En cet été 1960 au Nevada, Luz tamise l’or des névroses, délie les nœuds des indices mythologiques et résidus factuels. Le Français, 47 ans, tire à la loterie du «mentir vrai» universel fabriqué par l’usine à rêves américain. Et il y a de quoi mouliner entre sa vie de reclus, la récupération de son combat en porte-étendard, etc.

Un album rare qui donne l’envie de revoir «The Misfits» en sachant déjà qu’on ne le regardera plus jamais comme avant.

«Hollywood menteur»

Luz, postface de Virginie Despentes

Éd. Futuropolis Gallisol, 112 p.

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