Damien Hirst tranche ses sujets dans le vif

Les scandales dans l’art (5/5)Une vache et son veau, séparés l’un de l’autre et coupés par le milieu, baignent dans le formol. C’est «Mother and Child (Divided)», créé par l’artiste britannique en 1993.

La mère à l’enfant, l’un des thèmes les plus célébrés sous toutes formes d’expression artistique, se voit ici détourné. La dyade est séparée. Est-ce cela qui, symboliquement, entraîne la mort des deux éléments qui la constituent? Le petit et sa génitrice retournent post mortem dans un abri faussement rassurant: le liquide amniotique est désormais le bain de leur décomposition. Ils s’y dissolvent doucement, au lieu d’en tirer la vie. Image: REUTERS

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

On ne sait pas très bien si l’on est à l’enseigne d’une galerie d’art contemporain très chic ou à la morgue. Une vache et son veau habitent d’immenses cuves emplies de formol, chacun dans sa poche amniotique. C’est épuré, minimaliste, esthétique. Jusque-là tout va bien, ou presque. Mais lorsque le visiteur s’engage entre les aquariums, il constate que les bovidés ont été tranchés en deux par le milieu. L’intérieur de leur corps s’offre à la vue de tous, tandis que l’état d’avancement de leur décomposition se signale par la tonalité bleu turquoise qui teint l’eau progressivement. Les dépouilles pourrissent malgré le liquide chimique, très lentement. De quoi nourrir les angoisses et la fascination morbide qui hantent l’auteur de «Mother and Child (Divided)» («Mère et Enfant (Divisés/Séparés)»), le Britannique Damien Hirst.

Ces installations sont d’autant plus glaçantes que si les représentations de mère à l’enfant abondent dans l’histoire de l’art – pas seulement chrétien – la dyade est en général sacralisée. Or, ici, elle est violentée. Le petit et sa génitrice ont été non seulement arrachés l’un à l’autre, mais aussi coupés dans le sens de la longueur. Double division par deux… Pire peut-être, les bêtes, achetées mortes, ont dû subir la congélation afin d’être proprement tranchées par la tronçonneuse de l’artiste subversif. Et le formaldéhyde ne fait que freiner leur putréfaction, qui déploie ses effets sous les yeux des visiteurs confrontés à leur propre fin.

C’est en 1990 que Damien Hirst entame son travail sur des cadavres d’animaux, afin que «l’art soit plus réel que la peinture». «Mother and Child (Divided)» naît trois ans plus tard. Son créateur a 28 ans, il joue les mauvais garçons au sein des Young British Artists, un groupe de trublions issus pour la plupart du Goldsmith College de Londres, qui agitent la scène d’outre-Manche. Pendant ses études, Damien travaille à la morgue, où son obsession macabre s’épanouit: «Chaque jour, la mort frappe partout et pourtant, nous vivons comme si nous étions immortels. Voilà le plus grand mystère», aime-t-il à dire, citant le Mahabharata. Ses créations fonctionnent comme des memento mori, ces œuvres d’art créées pour rappeler à l’homme le caractère inéluctable de son trépas et l’immortalité de son âme.

Turner Prize en 1995

En 1990, Damien Hirst se fait connaître d’un large public avec «A Thousand Years» («Mille Ans»), une tête de bœuf décomposée sur laquelle ripaillent vers et insectes avant d’être grillés par un implacable tue-mouche grésillant. L’année suivante, il orchestre une hécatombe de papillons multicolores: enfermés dans une salle avec quelques pots de fleurs, les lépidoptères adhèrent vivants à la peinture fraîche de toiles monochromes pour «In and Out of Love».

Le monde de l’art contemporain, bouleversé, n’a pas encore tout vu… Hirst signe en 1991 «The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living» («L’impossibilité physique de la mort dans l’esprit de quelqu’un de vivant»), un requin géant de 8 mètres de long flottant dans un bassin empli de formol. Créée pour le magnat de la publicité, collectionneur et galeriste londonien Charles Saatchi, l’œuvre choque les esprits, comme le fera «Mother and Child (Divided)» deux ans plus tard, imaginée pour le même commanditaire. Mais la vache et son veau sectionnés, encensés par la critique, valent à leur créateur le Turner Prize en 1995.

Une cote pharaonique

Damien Hirst explore aussi d’autres thèmes artistiques avec une constante: tout ce qu’il touche se transforme en or. Les sommes pharaoniques qu’il amasse font polémique (lire ci-contre). En outre, nombreux sont les amis des bêtes qui rêvent de lui faire la peau. Régulièrement des musées subissent des pressions au moment d’exposer ses œuvres mettant en scène des animaux. En 2012, la Tate de Londres a froissé la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals en remontrant le «sacrifice» de quelque 9000 papillons pour «In and Out of Love». Ses mises en scène de la mort et de la putréfaction scandalisent. Elles soulèvent aussi la question d’œuvre originale: les carcasses d’animaux doivent être renouvelées. S’agit-il alors de l’original ou d’une copie?

Créé: 23.08.2019, 10h24

L’artiste de la démesure

Si Damien Hirst génère le scandale à chacun de ses gestes artistiques, il collectionne aussi les records. En avril 2001, la monumentale exposition new-yorkaise que lui consacre la galerie Gagosian est visitée par plus de 100 000 personnes en trois mois, un exploit pour un magasin d’art. Le collectionneur londonien Charles Saatchi verse à son compatriote un million de dollars pour son écorché anatomique de 6 mètres de haut. Jamais l’œuvre d’un artiste britannique n’avait atteint une somme pareille, hormis celles de David Hockney et de Lucian Freud. Nous sommes au début du XXIe siècle, et tous les musées du monde implorent Hirst pour pouvoir l’exposer. À 36 ans, il est l’étoile la plus brillante du monde de l’art contemporain. Il suscite l’esclandre à chaque pas, mais aussi la ruée du public et des acheteurs. En 2008, en pleine crise économique, Sotheby’s vend à Londres 223 de ses œuvres, dont le clou des enchères et un record pour l’artiste: 10, 3 millions de livres sterling pour «Le Veau d’Or». Les galeristes couinent comme des porcs qu’on égorge. Deux d’entre eux, partenaires de Damien Hirst, se portent acquéreurs afin d’éviter la dépréciation de leurs «stocks». L’artiste aurait fait de même pour garder la cote, choquant une fois encore un milieu qui a ses codes.
P.Z.

Articles en relation

Avec «Hernani», Hugo s’offre un juteux scandale

Les scandales dans l’art (1/5) Créé par la Comédie-Française le 28 février 1830, le drame romantique de Victor Hugo bouscule les habitudes du public et déclenche des bagarres tous les soirs. Plus...

En 1913, le «Sacre du printemps» dérange

Les scandales dans l'art (2/5) La première à Paris de la chorégraphie de Nijinski sur la musique de Stravinski crée un tumulte sans précédent dans le tout nouveau Théâtre des Champs-Elysées. Plus...

«Salò», vision de l’enfer de Sade à Pasolini

Les scandales dans l’art (3/5) Le livre a été écrit au XVIIIe siècle dans la cellule où Sade séjournait pour débauche. Le cinéaste Pier Paolo Pasolini s’en est inspiré pour un film qui fait encore scandale. Plus...

«Lemon Incest», un zeste de Gainsbourg

Les scandales dans l'art (4/5) En 1984, Serge, 56 ans, et Charlotte, 12 ans, chantent en duo «l’amour que nous ne ferons jamais». Chopin prête son étude en mi majeur. La provocation porte ses fruits. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Budget 2020: 590 mio de déficit prévus
Plus...