«Vigousse», satire à tout va depuis dix ans

ÉditionDernier-né d’une longue lignée romande de journaux au vitriol, l’hebdomadaire rigolard a soigné son esprit de sérieux.

Thierry Barrigue tenant le numéro de «Vigousse» paru après l'attentat de «Charlie Hebdo».

Thierry Barrigue tenant le numéro de «Vigousse» paru après l'attentat de «Charlie Hebdo». Image: KEYSTONE

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On imaginait un capharnaüm de bureaux enfumés, aux tables auréolées de culs de bouteilles, aux murs cabossés par les hurlements rigolards de tous et toutes. Le fantasme «Hara-Kiri» quoi, quand le rédacteur en chef François Cavanna devait gueuler plus fort que sa troupe de vauriens doués. Surprise! Tout est calme, propre et bien rangé dans les vastes locaux aérés de «Vigousse», quelque part au centre de Lausanne, et le rédacteur en chef Stéphane Babey n’élève même pas la voix quand il s’étonne que les petites crèmes, pour le café, sont passées de date. Un havre de travail consciencieux pour «le petit satirique romand» créé par Barrigue, Laurent Flutsch et Patrick Nordmann il y a dix ans. L’occasion de fêter la chose samedi à Yverdon, en même temps que la sortie du… 426e numéro! Qui l’eût cru?

Stéphane Babey: Eh bien, pas grand monde! On ne donnait pas cher de notre peau au début. Sans être devenu une institution, on compte 6000 abonnés pour un tirage entre 9000 et 10 000. La situation est stable mais difficile, il faut compter chaque sou. Les salaires sont corrects mais pas incroyables, nous avons six rédacteurs salariés, je suis le seul à 100%. Tous les dessinateurs sont pigistes. En comptant la technique et l’administratif, on emploie une trentaine de personnes. Lors de mes premières collaborations, les séances de rédaction rassemblaient 50 agités dans la salle. Désormais, nous sommes sept, plus calmes.

Le début de l’aventure avait pour beaucoup des allures d’utopie?
Oui il y avait le fantasme de la rue Choron, de l’ambiance électrique et festive des premiers «Charlie Hebdo», mais on s’est vite rendu compte que ça ne marcherait pas comme ça longtemps. Les choses s’étaient déjà calmées à mon arrivée à la rédaction en chef en 2015, mais j’ai rendu l’ensemble encore plus… normal. Les gens ne viennent plus proposer des papiers pour boire un coup. On a gagné en professionnalisme et ça se ressent. Pour faire de l’humour, il faut être un peu sérieux.

Votre page web vous figure en superhéros: le côté résistant ou justicier?
Redresseur de torts, je ne dis pas non. Parfois, on sort une histoire qui est reprise plus loin, ça fait plaisir. À ce titre, j’ai demandé qu’on cite les autres médias afin d’être cités nous-mêmes. J’ai aussi demandé qu’on calme le côté donneur de leçons envers les journalistes, parce que je connais la réalité de ce boulot (ndlr: Stéphane Babey a travaillé une quinzaine d’années au «Matin»).

Avez-vous senti un changement dans l’humour tel qu’il est apprécié, pratiqué, voire «autorisé»?
Un peu. On réfléchit sans doute un peu plus avant d’aborder certains sujets. Récemment, on a reçu de vives critiques de la part d’antispécistes qui nous ont dit en substance: «Vous pouvez rire de tout mais pas de notre cause.» Je n’avais jamais connu ça avant! Cela dit, je ne suis pas du tout d’accord avec cette antienne du «on ne peut plus rien dire» ou «Desproges ne pourrait plus le dire». Il pourrait tout à fait car il le faisait avec talent et subtilité, et dans une position sans équivoque. Par contre, les réactions à l’humour sont devenues ambiguës et partiales. On limite pour cette raison notre exposition à l’extérieur de notre lectorat, sur les réseaux notamment, par crainte que naissent des polémiques totalement absurdes sur des choses qui n’étaient en rien l’intention du dessinateur.

Y a-t-il eu pour «Vigousse» un avant et un après «Charlie», en 2015?
Bien sûr. Il y avait déjà de nombreux liens personnels – Barrigue connaissait beaucoup des victimes, Charb était venu nous rendre visite. La dessinatrice Coco, surtout, a commencé chez nous (elle y travaille encore) avant de collaborer à «Charlie Hebdo». On a passé un sale moment, plusieurs heures sans savoir si elle comptait parmi les victimes. L’après-midi après l’attentat, la police était à la rédaction pour nous demander de poser une caméra et une porte blindée. Elle nous a aussi rassurés en nous disant qu’elle n’avait reçu aucune menace à notre sujet. Nous n’en avions pas reçu non plus. Il faut dire que nous n’avons jamais été dans les polémiques de «Charlie» – notamment les caricatures de Mahomet, ces merdes faites par un dessinateur d’extrême droite!

À ce sujet, les gens de «Vigousse» sont-ils tous d’affreux gauchistes?
On se dit apolitiques en riant, car on sait à l’interne qu’on est une majorité de gauche et écolo. Barrigue est notre caution de droite, notre Choron. Il y a de nombreuses sensibilités mais rien de doctrinaire, on discute sans s’engueuler. On ne veut surtout pas être un organe de gauche. On tape beaucoup sur l’UDC, c’est vrai, mais, à part l’UDC, tout le monde reconnaîtra qu’il s’agit du parti qui dit le plus de conneries.

Avez-vous connu des procès?
Cinq ou six, tous gagnés. Il s’agissait toujours de plaintes émanant d’escrocs. Quand on traite un escroc d’escroc, il porte plainte, c’est à ça qu’on les reconnaît. Notre seul procès en diffamation de la part d’un politicien, contre Freysinger, a été gagné sur le fil. Notre avocat est Charles Poncet, il nous défend gratuitement au nom de la liberté de la presse pour autant que nous respections la déontologie.

Êtes-vous un vivier de jeunes pousses?
J’ai appris que Thomas Wiesel et Blaise Bersinger étaient là aux tout débuts, ils ne devaient pas avoir 18 ans. Jonas Schneiter a fait un bout de chemin avec nous. En dessin, Barrigue a trouvé Pitch, Pigr, Vincent, Debuhme, Coco, Bénédicte… Je reçois tout le temps des postulations mais la perle rare est extrêmement… rare.


Depuis 250 ans, le dessin satirique romand aiguise ses crayons

On connaît les dessins drôles et acidulés que publie tous les jours Gérald Herrmann dans la «Tribune de Genève». Mais sans doute ignore-t-on que l’homme est un fin connaisseur de l’histoire locale de son propre art: le dessin satirique romand. Lequel n’est pas né de la dernière averse éditoriale. Il date des années… 1830. «On peut dire que Töpffer est notre premier dessinateur satirique. Ne se moque-t-il pas gentiment des mœurs de ses contemporains?» Le père genevois de la BD brocarde même à l’occasion les figures politiques de son époque, comme James Fazy, fondateur du Parti radical. Il va falloir attendre un siècle pour croiser une autre figure mémorable du dessin satirique régional: Fontanet, père de Guy, le conseiller d’État. «Durant l’entre-deux-guerres, il se signale par des dessins, affiches et caricatures très militantes», raconte Herrmann. «Il est clairement fasciste et utilise des icônes marquantes, comme la pieuvre pour symboliser la menace communiste.»

Après-guerre, la Suisse entre «dans une période de disette». «Il y a sans doute des dessinateurs, mais pas assez bons pour que la postérité les retienne. Les conditions pour l’émergence d’une école romande ne sont pas encore réunies. Il y a peu de magazines. Et la censure plane sur les quotidiens.»

Le vent tourne un brin à l’orée des années 70. Mai 68 est passé par là. «Un type comme André Paul, qui bosse alors pour «L’illustré» et au «Matin», acquiert une réputation internationale. Le «New York Times» et le «Canard enchaîné» le réclament. Il a un trait extraordinaire. Avec Pierre Reymond, le premier dessinateur romand embauché par un quotidien (ndlr: la «TdG», en l’occurrence), il est le grand précurseur du dessin de presse dans ce coin du pays. Ce métier-là n’existait plus avant ces deux-là.»

Viennent ensuite Jean-Marc Elzingre, qui sévit dans «L’Impartial», et Martial Leiter, qui collabore avec nombre de titres, romands, alémaniques et français. À l’époque, la Suisse romande est encore prude. «On ne peut alors imaginer un dessin sur l’armée, la religion ou le sexe», s’amuse-t-il. Mais les choses changent. Débarque de Paris ledit Barrigue, dont l’humour caustique, le bagout et la liberté de ton secouent le cocotier. Burki est embauché à «24 heures». Alors que pointe la décennie 80, les planètes s’alignent pour le dessin de presse en Suisse francophone. «Il y a plusieurs facteurs. Les journaux se sont mis à gagner des sous; tous ont embauché leur dessinateur maison. Les imprimeries se sont équipées de rotatives couleur. La photo demeurait en noir et blanc. Seuls les dessinateurs pouvaient pondre en quadri. La censure s’est adoucie. Une génération spontanée est apparue, avec des gens comme Chappatte et Mix & Remix, qui ont créé une émulation dingue et gagné une visibilité mondiale», raconte Herrmann, le dessinateur de la «Tribune de Genève».

Dans ce cénacle fort masculin, l’arrivée de mines féminines prend son temps mais ne passe pas inaperçue. Depuis 2014, Bénédicte a remplacé le monument Burki dans «24 heures». Une gageure que la dessinatrice doit notamment à «Vigousse», où la repéra l’ancien rédacteur en chef, Thierry Meyer. «Après avoir collaboré à «Saturne», j’ai rencontré Mix & Remix qui m’hébergea sur son blog avant que Barrigue me propose de rejoindre les rangs de «Vigousse». Je ne crois pas qu’être une femme m’a empêchée d’exister dans ce monde très masculin. En revanche, l’absence de femmes dans le dessin de presse m’a privée de modèles et de références. «Vigousse» m’a permis de m’améliorer et de me donner une belle exposition. J’ai aussi travaillé pour «Le Courrier», mais étonnamment c’est pour mon travail dans «Vigousse» que le rédacteur en chef de «24 heures» m’a engagée.»

L’humour cruel et sarcastique des cartoonistes français passant mal la frontière, nos francs-tireurs helvètes ont forgé leur propre registre. «Le champ était encore vierge. Tout était à inventer», rappelle Herrmann. Et cela a marché. Le «Courrier international» a commencé à publier nos dessins, la presse dominicale alémanique à venir nous chercher. Plein de gens intéressants sont apparus dans ce sillage. Mais c’est surtout dans l’audiovisuel, me semble-t-il, que ce regard oblique sur l’actualité est le plus percutant aujourd’hui, par exemple chez les Vincent Kucholl et Veillon, Thomas Wiesel ou Marina Rollman. Le nouvel âge d’or, il est là.»
Jérôme Estèbe et F.B.


Le grand cimetière romand des titres satiriques

Est-ce l’étroitesse du pays? Ou celle de ses habitants? Une chose de sûre, les journaux rigolos et grinçants ne font pas de vieux os dans notre coin de Suisse. Trois petits numéros et puis s’en vont. Ou presque. Notez que, si elle peine à s’installer dans la durée, la presse satirique romande n’en pétille pas moins. Et depuis belle lurette. «Vigousse», dont la longévité fait figure d’éblouissante exception, est donc la jeune pousse d’un très vieux chêne. Tenez, dès la deuxième moitié du XIXe, l’hebdomadaire radical «Le Carillon de St-Gervais» brocarde à qui mieux mieux les hommes politiques genevois. Changement de cible durant l’entre-deux-guerres avec le très facho «Pilori» de Georges Oltramare, qui tirera jusqu’à 20 000 exemplaires en agonisant cocos, étrangers et juifs.

Dès 1952, «Le Bon Jour de Jack Rollan», qui aligne scoops, caricatures et causticité, flirtera à son paroxysme avec les 100 000 exemplaires, avant de faire faillite après six ans de bons et insolents services. Autre figure de la Romandie frondeuse, le libertaire Narcisse Praz bouffe du curé et du militaire dans «La Pilule» (1970-1975) puis «Le Crétin des Alpes» en 1979. Citons encore «La Pomme» de l’épatant dessinateur Martial Leiter et «Le Semeur», bimensuel lausannois farouchement antimilitariste du début des années 90. Sans oublier le regretté Mix & Remix qui lance en 2007 le bref mensuel «1er degré – Le journal des gens aisés».

Outre «Vigousse», l’aventure éditoriale satirique récente la plus marquante reste «Saturne», né bimensuel en 2004, mort hebdo à l’été 2006. Moins astre qu’étoile filante, en somme. «Cela a été une histoire totalement folle», raconte Ariane Dayer, actuelle rédactrice en cheffe du «Matin Dimanche» et de la rédaction T. «J’avais été virée de «L’Hebdo» et décidé de m’arrêter une année, au moins. Ça a démarré comme une plaisanterie: un couple de mécène m’a proposé de financer un journal, sans aucune contrainte. J’ai foncé. Seule dans ma cuisine, avec des ciseaux et des idées en désordre. Sans obligation. Totale liberté. La page était blanche.»

Le premier numéro ne ressemble d’ailleurs a rien de répertorié sous nos cieux. Carré comme un album vinyle, en papier kraft, sans photo mais plein de dessins, il abrite récits, échos, un scoop, de la poésie et des conseils de bricolage. La satire régnera ensuite. «J’étais simple journaliste. Il a fallu que je m’invente cheffe d’entreprise: la paperasse, les chiffres, la TVA… J’ai déniché et meublé des locaux rue du Cendrier. Trouvé des collaborateurs. Je faisais tout. Ça me manque.» Indépendant et décalé, «Saturne» flamboie donc deux ans. Les lecteurs sont là. Mais la pub manque. Et le titre finit fatalement au déjà très peuplé cimetière de la presse satirique romande.
Jérôme Estèbe

Créé: 14.11.2019, 11h10

Les dessins qui ont fâché





Stéphane Babey se souvient «de l’avalanche de réactions outrées après la publication dans «Vigousse» du dessin de Micheline Calmy-Rey fesses à l’air. «Sexiste, irrespectueux, moche, etc.!» Le dessin était de Coco, une femme, qu’on ne pouvait pourtant pas soupçonner de sexisme… Mais dans le numéro suivant, par souci égalitaire, nous avons présenté les six autres conseillers fédéraux culs nus.»



«Cette couverture a été reprise au premier degré par des anti-Greta. Pour la première fois, on a dû censurer notre page Facebook où fleurissaient des appels au meurtre! Le journal comportait deux pages très claires, où l’on disait ce qu’on pense des anti-Greta. Mais on n’a pas calculé que ce dessin seul pouvait être compris et utilisé au premier degré.»




«Ce numéro sponsorisé par une quincaillerie imaginaire pastichait les liens entre presse et publicité. Nous avons été sidérés par le nombre de personnes qui ont pris ça au pied de la lettre et nous ont accusés de nous être vendus! On a dû expliquer le gag à un lecteur, qui nous a dit gentiment: «Je me désabonne, je suis trop vieux pour cet humour.»



«C’est la réponse de Pigr aux accusations d’antisémitisme qu’une de ses représentations d’un gros capitaliste avait fait naître. On lui reprochait que le nez était trop long, que le chapeau noir faisait trop rabbin et les favoris trop papillotes! Pigr rabote désormais les favoris de ses banquiers et met une bande grise à leur haut-de-forme.»




«L’un des sujets brûlants: le rattachement de Moutier au canton du Jura! Cette couverture nous a valu des hauts cris de la part des pro-Bernois, qui pensaient qu’on en faisait trop, comme des séparatistes, qui trouvaient qu’on n’en faisait pas assez. Fils de séparatiste, j’avais déclaré que ma parole était de toute façon partiale, au contraire des décisions du tribunal bernois.»

Infos

Soirée de soutien à «Vigousse»
Yverdon, Théâtre Benno Besson, sa 16 nov (19 h 30)
Avec Thierry Meury, Laurent Flutsch, Vincent Kohler, Michel Bühler, Laura Chaignat, Yoann Provenzano, etc.

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