Une île des planches se rêve à Trembley

ThéâtreValentin Rossier sert un Marivaux sur mesure pour le Tour Vagabonde Festival.

Lionel Brady, Juan Antonio Crespillo, Valentin Rossier, Dominique Gubser et Marie Druc, juste avant une thérapeutique inversion des rôles entre maîtres et valets.

Lionel Brady, Juan Antonio Crespillo, Valentin Rossier, Dominique Gubser et Marie Druc, juste avant une thérapeutique inversion des rôles entre maîtres et valets. Image: CAROLE PARODI

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Un tapis de boutons d’or s’étale aux abords de la Tour Vagabonde, sur le gazon du parc Trembley. La lumière melliflue qu’y verse le coucher de soleil rivalise avec les morsures que la bise inflige aux chairs. Une fois remplie l’arche conçue à l’image du Globe shakespearien, tandis que le comédien, metteur en scène et agitateur José Lillo introduit la soirée par quelques digressions de circonstance sur l’esclavagisme, le vent fait claquer la bâche, cogner les portes et grincer les poutres de la structure boisée.

Ce corps à corps auquel se livrent la rigueur hivernale et la douceur printanière tombe à pic. Sur l’îlot vert où la nef théâtrale est venue s’échouer, une utopie apaisera, le temps d’une comédie en un acte, des frictions d’ordre social cette fois. Grâce à un éblouissant jeu de rôle, dominés et dominants réunis sur un même pont sauront, qui sait, dépasser leur antagonisme essentiel.

«Shutter Island» sur tréteaux

Valentin Rossier, qui entamait mercredi la création de «L’Île des esclaves» dans le cadre d’un Tour Vagabonde Festival dont il est l’instigateur, avait déjà abordé Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux en 2014 à travers «La seconde Surprise de l’amour». C’est dire si son Helvetic Shakespeare Company n’est pas bleue en matière de «lucidité propre aux grands auteurs des Lumières», telle qu’elle s’exprime dans cette œuvre de 1725, écrite pour les comédiens italiens issus de la Commedia dell’arte alors présents à Paris.

C’est pourtant bien en pyjamas bleus – ceux dont les cliniques habillent leurs patients – que cinq acteurs surgissent des coulisses ajourées de persiennes pour s’asseoir deux par deux à une simple table disposée au milieu du plateau. À sa surface, deux micros oblongs permettent aux inflexions des voix de l’emporter sur les bourrasques extérieures. Deux micros, et un cassettophone utile aux rapports de Trivelin, ambassadeur des esclaves reconverti ici en médecin-chef (Valentin Rossier himself, qui nous avait déjà rodés à l’approche psychiatrique dans son «Hamlet ou l’anatomie de la mélancolie»). Le statut d’analyste, au cœur de cette variante pour tréteaux du «Shutter Island» de Scorsese, lui vaut de porter, par-dessus sa tenue pétrole, la blouse blanche de rigueur.

Exceptés leurs costumes qui les maintiennent ici sur un pied d’égalité, les quatre autres personnages seront quant à eux amenés à tout s’échanger durant leur séjour insulaire: leurs noms, marques de leurs naissances aussi irréconciliables qu’hasardeuses, leurs rôles respectifs de maîtres et de laquais, ainsi que cet attribut du pouvoir, la perruque blanche, que les prolétaires piqueront aux patrons.

La revanche des larbins

Ainsi le veut la loi de cette cure – ou de cette république provisoire, de ces saturnales, de ce carnaval, de ce «cours d’humanité», de ce règlement de comptes, bref de cette représentation: le «seigneur» Iphicrate (Juan Antonio Crespillo, désopilant) sera condamné à devenir Arlequin, alias «Hé!» (superbe Lionel Brady), pendant que dame Euphrosine (Marie Druc, suffocante) se verra usurpée par sa servante Cléanthis (souveraine Dominique Gubser). Et ils n’iront pas de main morte, les valets, lorsqu’ils brosseront de leur langue râpeuse le portrait affligeant de leurs supérieurs. Ni quand ils ourdiront les amours contre nature entre la domestique déguisée en coquette et le tyran défroqué, d’une part, et entre le manant anobli et la maîtresse déchue, de l’autre. Leur langue se déliera avec une vraie joie de baladin. Le sarcasme régnera. La contrefaçon triomphera. La revanche ira si loin que les partitions mêmes d’Arlequin et de Cléanthis porteront leurs interprètes à surpasser de nobles acteurs temporairement réduits au silence!

Vous l’aurez compris, l’ambition de la pièce de «corriger l’orgueil» des puissants, de les «guérir de leur vanité», ne se laisse pas dissocier de la visée dramaturgique en tant que telle. C’est bien grâce au jeu, au travestissement et aux faux-semblants que les vérités, toutes inaudibles soient-elles, seront rétablies.

Cela même si, au final, après une heure vingt de parole libérée, chacun retrouvera sa place, tout rentrera dans l’ordre. Au passage, le bénéfice aura effectivement été thérapeutique, puisqu’il aura permis aux spectateurs, par définition une élite, de réfléchir aux droits des plus forts. À chacun alors d’élargir l’expérience et de poursuivre l’analyse, dût-elle en passer par l’autocritique, en vue d’aboutir à cette résolution prônée par Marivaux: «devenir homme de bien au-delà de son rang».

Si l’esclavage commence dès le néolithique, rappelle chaque soir José Lillo depuis sa tribune préliminaire, son abolition n’est toujours pas acquise, n’en déplaise à Christiane Taubira qui l’a inscrite en 2001 à la liste des crimes contre l’humanité. Pire, les Lumières allumées par des humanistes tels que Marivaux, se voient toujours plus souvent éteintes aujourd’hui. Autant de raisons pour aller accoster ces jours l’île des planches qui a émergé au beau milieu de la cité.


«L’Île des esclaves» Tour Vagabonde Festival, parc Trembley, jusqu’au 31 mai, 022 808 08 27, www.tour-vagabonde-festival.ch

Créé: 16.05.2019, 18h13

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

30 avions de Swiss immobilisés pour des problèmes de moteur
Plus...