«Un corps qui pense» dans un corps qui danse

Interview croiséeL’élève Marcela San Pedro signe un ouvrage sur le maître Noemi Lapzeson.

N. Lapzeson et M. San Pedro en miroir: l’une a formé l’autre; la seconde rend hommage à la première dans un livre qui les rassemble.?

N. Lapzeson et M. San Pedro en miroir: l’une a formé l’autre; la seconde rend hommage à la première dans un livre qui les rassemble.? Image: MAURANE DI MATTEO

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Son nom évoque à lui seul l’envol de la danse contemporaine à Genève. Formation new-yorkaise sur le dos — auprès de Martha Graham s’il vous plaît —, l’Argentine Noemi Lapzeson se pose sur les rives du lac en 1980, à l’âge de 40 ans. Depuis, avec l’endurance d’un oiseau migrateur, elle n’a cessé de danser, de chorégraphier et de transmettre.

Si la profession locale lui doit tout, ou presque, rares sont les traces qui rendent compte de son influence. Aussi, son élève et interprète Marcela San Pedro, Chilienne atterrie chez nous en 1996, à son tour célébrée pour son talent, s’est mis en tête de réparer l’injustice. Au bout de trois ans d’effort, elle publie Un Corps qui pense: mine regroupant entretiens, essais, souvenirs, descriptifs de cours, témoignages, catalogue complet des créations, illustrations… Un roman d’apprentissage qui porte son lecteur loin au-delà ses limites. Puis, des hauteurs, le repose délicatement au sol.

Vous partagez une même langue et une même pratique. Vous séparent en revanche la différence d’âge et le statut respectif de maître et d’élève. Sur le plan personnel, qu’est-ce qui vous relie surtout?

Noemi Lapzeson: L’espagnol, oui, le fait que Marcela a été si longtemps mon élève, et qu’elle ait voulu faire ce livre. En dehors des pièces que nous avons réalisées ensemble, je ne crois pas que nous ayons forcément tant de choses en commun.

Et qu’est-ce qui vous oppose?

Marcela San Pedro: Avant d’arriver à Genève, je fréquentais la Folkwang Hochschule d’Essen, où l’on pointe tous les jours tout ce qui ne va pas dans ce que vous faites. A notre rencontre, Noemi me regarde et me dit: «Ce que tu fais est bien». Vingt ans plus tard, je me retourne, et je vois que l’approbation de cette dame capable de tout faire a eu l’effet d’une ouverture folle. Ce qui nous sépare? Tout ce qui sépare deux individus. Nous n’avons pas travaillé ensemble parce que nous nous ressemblions, ou parce que nous étions différentes. Ce qui nous relie est le travail, c’est-à-dire tout.

N.L.: Je ne sais pas s’il existe ailleurs qu’en danse des maîtres aussi brutaux. Je me suis promis, jeune, de ne jamais enseigner comme cela… L’un des défis d’«Un corps qui pense» consiste à aborder par l’écrit une matière artistique qui «résiste à toute codification». D’où naît cette ambition de traduire un langage dans un autre?

M.S.P.: C’était mon devoir. Les livres, la littérature nous sont essentiels, à toutes les deux. Contrairement à Noemi, qui se voue à la danse depuis toujours, j’aurais pu faire autre chose — écrire, par exemple. Je devais rédiger ce livre car je crois au pouvoir du texte, et que j’estime que l’apport de Noemi n’est pas perçu à sa juste valeur.

Une autre gageure vise à y restituer une transmission qui se perpétue à l’infini, celle du maître à l’élève. Mais comment éviter l’hommage béat?

M.S.P.: Je voulais reproduire ce que j’ai appris de Noemi, du cours qu’elle a développé à Genève. J’étais même prête à agrafer des photocopies pour cela. Puis le projet a grossi. Mais son nœud concerne bien la transmission d’une technique.

N.L.: En français, les deux sens du mot «apprendre» sont merveilleux dans leur équivalence! Enseigner, c’est apprendre. Or les choses que l’on fait, il faut les faire bien: j’ai appris cela de ma mère. Ce précepte a alimenté toute ma vie, que je danse, que j’enseigne, que j’élève ma fille ou que je m’occupe de mes petits-enfants. Je ne me suis jamais pensée comme une passeuse. Je voulais seulement expliquer d’où vient le mouvement et comment.

Le livre fait rimer «danse» et «pense»: en quoi ces actions se recoupent-elles?

N.L.: Il ne s’agit pas de deux actions, mais d’une seule. Tout mouvement est déjà une pensée, un savoir. De même, l’intérieur du corps ne fait qu’un avec l’extérieur. Un geste n’est jamais vide.

M.S.P.: Noemi nous enseigne entre autres qu’il n’y a pas de distance entre la pensée et le mouvement. Cette fusion a un effet magique.

N.L.: Quand je marche dans la rue, je travaille. En me levant le matin, je bosse. Quand je bouge un doigt, c’est le résultat d’une réflexion. Et j’observe le moindre geste des gens autour de moi. A travers la manière de bouger de l’autre, je peux connaître sa personnalité. C’est la psychanalyse du mouvement!

Que vous a apporté Noemi en particulier?

M.S.P.: Elle est le socle. Et je l’ai vécu dans mon corps. En Allemagne, on me disait «utilise l’intérieur de tes jambes». Au cours de Noemi, je l’ai compris. Cela n’a pas de prix.

Quelle a été pour vous, Noemi, la contribution principale de Marcela?

N.L.: Son intérêt, sa dévotion, sa si longue présence, sa compréhension de ce que je disais, son exécution de ce que je demandais.

Avez-vous toutes les deux le sentiment d’avoir bouclé une boucle?

N.L.: Quelle boucle? Il n’y a pas de boucle. Sinon à la mort, dont je m’approche en vieillissant.

«Un Corps qui pense – Noemi Lapzeson, transmettre en danse contemporaine» de Marcela San Pedro, Ed. MétisPresses, 173 p.

(TDG)

Créé: 19.03.2015, 18h53

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