Tuer pour se nourrir: la grande expo du Muséum

Sciences naturellesAvec «Prédations», l'institution muséale dédiée à l’histoire naturelle ausculte les ressorts vitaux du monde animal.

«Prédations», la grande expo du Muséum d’histoire naturelle, à suivre jusqu’en janvier 2020, après un grand banquet autour du genre <i>Homo</i>, s’achève dans un joli coin de salon aristocratique, prédateurs et proies en guise de trophée de chasse.

«Prédations», la grande expo du Muséum d’histoire naturelle, à suivre jusqu’en janvier 2020, après un grand banquet autour du genre Homo, s’achève dans un joli coin de salon aristocratique, prédateurs et proies en guise de trophée de chasse. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Tuer pour se nourrir. C’est une cellule qui en phagocyte une autre, une larve de libellule qui harponne sa proie, un guépard talonnant une antilope, une sagaie plantée dans le flanc d’un cerf. Ainsi vont les prédateurs et leurs proies. «Des animaux qui bouffent d’autres animaux», résume un père de famille harcelé par sa progéniture.

Ouverte en avril dernier, visible jusqu’en janvier 2020, la nouvelle grande exposition du Muséum d’histoire naturelle, si elle a les crocs, possède également du caractère. Commissionnée par Émilie Lang et Pierre-Yves Frei (lire interview ci-contre), «Prédations» se décline au pluriel. Parce qu’il n’y a pas une, mais des manières de se nourrir en boulottant ses voisins. Également parce que l’expo questionne l’entier des processus du vivant. Ici une amibe, tout à fait contemporaine, certes, fait écho aux premières captures vieilles de milliards d’années. Ou comment, depuis les fonds marins d’antan, carapaces, pinces, mandibules, yeux, nageoires, pattes et griffes se sont conjugués pour permettre à l’individu lambda de traquer, poursuivre, attraper, mordre et fuir. Enfin, il fallait bien faire en sorte que les thèmes abordés donnent un contrepoint scientifique aux débats plus sociologiques dans l’actualité.

Haro sur la bête humaine

Où l’on apprendra, si besoin était, que l’élevage du bétail, c’est de la prédation. «Ce n’est pas la chasse qui définit cet acte, mais le fait de tuer un animal pour le manger», lit-on à l’entrée, en guise de mise en bouche. À qui oserait dire: «Je ne suis pas un prédateur, je ne mange que du steak haché», le scientifique répond: «Mais si, tu es un prédateur, sauf que tu laisses à d’autres le soin de tuer l’animal.» Et le moustique? Il prélève un peu de sang mais ne tue personne pour se nourrir. Et la vache qui broute? C’est vivant, l’herbe! «Oui, mais ce n’est pas animal», répond encore le scientifique. On en sourirait presque.

Une fois les couloirs pédagogiques passés, les vitrines ludiques, parmi lesquelles cette impressionnante pièce buccale dont usent les larves de libellule, la bête humaine peut entrer en scène. Des 514 espèces de primates, dont nous autres, Homo sapiens sapiens, la majorité est végétarienne, précise un panneau. Et s’il y en a qui chassent, elles ne mettent guère plus que 5% de viande dans leur menu. Rien de commun avec ce que suggèrent ces publicités placardées partout en ville, qui vantent les plaisirs du barbecue hypercarné…

Banquet paléolithique

Pour interroger notre propre alimentation, il fallait un grand «Paléobanquet». Que mangeaient nos ancêtres avérés ou supposés? Pour y répondre, une grande tablée a été montée à la façon d’un dîner aristocratique. Voilà des chaises princières, couvertes de fourrures animales. On peut s’y asseoir pour voir de près. Voici des couverts de chef, agrémentés de gigots ruisselants, une dinde dégorgeant ses sucs alléchants en guise d’offrande au cœur du festin. Tout est en plastique, d’un réalisme bluffant. Invité à cette orgie surréaliste parfaitement documentée du point de vue archéologique, le visiteur découvre non seulement l’assiette des Homo erectus, neanderthalensis et consorts, mais également l’humour des concepteurs de l’exposition. C’est une «salade fraîcheur du matin» pour Paranthropus robustus (vieux de 1 à 2 millions d’années). Dans l’assiette d’Homo erectus (entre 1 million et 300 000 ans), on trouve de la charogne sur son lit de baies des bois…

Le régime paléolithique est à la mode chez certains nutritionnistes d’aujourd’hui. Voudrait-on y revenir pour de bon? C’était avant la domestication, avant l’agriculture, avant la révolution néolithique, il y a dix mille ans. Céréales et fromages pour ce cher Sapiens. Durée de vie prolongée. Les caries en plus. Figuré par un beau dessin au crayon sur sa fiche signalétique, l’homme du néolithique a le regard fatigué, des poches sous les yeux. Son régime est-il en cause ou a-t-il découvert la vigne?

«Prédations»
Muséum d’histoire naturelle, jusqu’au 19 janvier 2020, tous les jours de 10 h à 17 h (fermé le lundi). Entrée payante (gratuite pour les moins de 18 ans).
Infos: museum-geneve.ch


«La prédation s’est imposée parce qu’elle est une stratégie de survie très efficace»

Interview par Xavier Lafargue

Chargé d’expositions au Muséum d’histoire naturelle, Pierre-Yves Frei est l’un des deux commissaires, avec Émilie Lang, de «Prédations», la nouvelle expo temporaire. Interview.

En mettant les prédateurs en exergue, le Muséum joue-t-il à nous faire peur?
Au contraire! On n’est pas dans le sanglant, on aborde tout simplement le système très intime de la vie. Quand on pense prédateur, la première idée qui nous vient à l’esprit, c’est le lion qui saute sur le gnou. Mais le premier film qui accueille nos visiteurs, ce sont des unicellulaires, des amibes qui «mangent» des paramécies. La prédation a commencé il y a 3,8 milliards d’années…

C’est quoi, au juste, la prédation?
Trouver une définition n’a pas été chose aisée! Pour y parvenir, nous avons réuni les scientifiques du Muséum. Il nous a fallu deux fois deux heures de débats très enrichissants afin d’opter pour la définition suivante: la prédation est une relation dans laquelle un animal en tue un autre pour s’en nourrir et assurer ainsi sa survie et celle de son espèce.

Comment et pourquoi devient-on un prédateur?
On ne le décide pas. L’évolution des organismes vivants est hasardeuse. La prédation n’est pas une erreur de la nature, elle s’est imposée parce qu’elle constitue une stratégie de survie extrêmement efficace, même si ce n’est pas la seule. Pensons par exemple à la photosynthèse, qui permet aux végétaux de se développer. Mais la survie est la première règle de l’évolution.

On peut évidemment être à la fois proie et prédateur.
Bien sûr. On parle alors de mésoprédateur. C’est le cas, par exemple, du renard ou du hibou, qui chassent des animaux tels que des petits mammifères mais constituent eux-mêmes des proies pour d’autres animaux.

Existe-t-il des victimes toutes désignées, sans défense?
L’exemple que j’adore, c’est la sardine. Elle s’organise en bande de plusieurs dizaines de milliers d’individus afin de constituer une énorme masse qui bouge. Sans forcément parvenir à faire illusion. Lorsque le banc de sardines est attaqué par des requins, des thons – grands prédateurs –, des dauphins et, à fleur d’eau, des oiseaux, il ne reste plus que quelques écailles flottant à la surface! Pourtant, les sardines survivent depuis des dizaines de milliers d’années. Cette espèce a donc trouvé sa niche. Elle est adaptée. Elle ne l’est pas, en revanche, à la pêche industrielle.

En haut de l’échelle, on trouve des superprédateurs. On pense au loup, à l’orque…
On pourrait aussi citer l’ours ou le lynx. On appelle ce type d’espèces des apex prédateurs. Certes, elles ne constituent pas une proie pour d’autres animaux, mais il ne faut pas en conclure qu’aucun danger ne les guette. En d’autres termes, une espèce n’est pas forte parce qu’elle n’a pas de prédateur. Elle est forte parce qu’elle parvient à survivre. Peu importe qu’elle développe des stratégies d’attaque ou de défense, voire les deux à la fois. Le guépard n’est pas plus fort que la gazelle, car les deux espèces se maintiennent. Et il n’y a pas lieu de porter un jugement moral sur un prédateur. Il n’y a pas d’animaux méchants!

Et l’homme dans tout ça, c’est l’apex prédateur par excellence?
L’homme est sans conteste un redoutable apex prédateur, mais il a commencé par être un mésoprédateur. Nombre de nos ancêtres lointains étaient des proies pour divers grands prédateurs. Puis il a inventé et utilisé des «outils» pour améliorer sa capacité à chasser. Il n’est pas le seul, d’ailleurs. Certains singes savent manier des bâtons et sont même capables d’apprendre à leurs petits à s’en servir. Mais revenons à l’homme. Sur le plan métaphorique cette fois, on peut le qualifier de prédateur des milieux. Il a considérablement aménagé son environnement pour se nourrir comme pour se protéger. Pour survivre d’abord, pour son confort ensuite. Et ce n’est pas sans conséquence. Il a bouleversé des équilibres qu’il lui est bien difficile de rattraper et ceci le menace au premier chef.

À ce sujet, l’extinction d’une espèce – aujourd’hui, plusieurs sont menacées et d’autres, tel le fameux dodo, ont disparu – représente-t-elle un grave danger pour la biodiversité?
Concernant le dodo, il faut préciser qu’il n’avait pas de prédateur avant l’arrivée de l’homme sur son territoire. D’où le fait, sans doute, que ses ailes étaient atrophiées, car il n’avait plus besoin de voler pour leur échapper. Et il n’a pas eu le temps de s’adapter… Plus généralement, si l’équilibre d’un écosystème reste fragile, la vie a une force incroyable! La chute de la biodiversité n’est pas grave en soi. La nature en a connu plusieurs et s’en est relevée. En revanche, et c’est beaucoup plus inquiétant, à chaque fois que l’homme crée un déséquilibre, c’est sa propre survie qu’il met en jeu. J’ose aussi un argument esthétique: personnellement, j’aimerais que mes enfants puissent continuer à admirer des papillons…

L’homme peut aussi être un régulateur pour la nature, non?
Oui, mais avant tout parce qu’il a déréglé le système. Aujourd’hui, par exemple, on doit tirer des chevreuils parce que l’on a fait disparaître leurs prédateurs.

Tuer pour manger, est-ce la seule solution possible?
Vaste question, qui nourrit d’ailleurs le débat entre les spécistes et les antispécistes. Ce que nous avons voulu montrer, c’est que l’accès à la viande, source de protéines que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs, est une stratégie très efficace pour assurer la survie de nombre d’espèces, dont la nôtre. L’homme est fondamentalement omnivore et opportuniste. Il a une capacité incroyable à tirer de son environnement toute substance qui lui permet de survivre. Mais sa survie passe aussi désormais par une meilleure utilisation de ces ressources. Non au nom de la nature, mais au nom de l’être humain. (TDG)

Créé: 25.05.2019, 14h28

Un prédateur embarrassant

Le chat qu’on adore fait des ravages dans nos campagnes



Dans le cadre de «Prédations», le Muséum a installé un chat empaillé sur un ossuaire de petits vertébrés. (Image: Steeve Iuncker-Gomez)

C’est une jolie ferme dans un coin de pays. Devenus adultes, les enfants sont partis. Restent leurs parents, qui ont accueilli des chats, de plus en plus nombreux. Depuis leur arrivée, la petite faune des bosquets alentour a disparu. Trucidée par minou qui assouvit son instinct de prédateur.

Ornithologue au Muséum, Laurent Vallotton connaît bien le problème. Le félin domestique fait des ravages. Le voici du reste qui attend le visiteur dans une vitrine de l’expo «Prédations». La bête, empaillée, trône sur un ossuaire de petits vertébrés.

«Aucun endroit au monde, explique Laurent Vallotton, ne contient autant de prédateurs au mètre carré que nos campagnes. Parce que le chat est nourri à la maison et se reproduit facilement. Sinon il y en aurait beaucoup moins. Cette situation, artificielle, contribue de manière très importante à la diminution de nombreuses espèces.» Considérant qu’il y a 1,5 million de chats en Suisse, dont les deux tiers peuvent sortir à l’extérieur, cela fait, chaque année, 5 millions d’oiseaux tués, également 3 millions de mammifères et 1 million de reptiles. Soit huit proies annuelles par individu. Des chiffres à minima, commente Laurent Vallotton: «Par beau temps, mon chat – j’en ai un, oui – en capture trois ou quatre en une journée.»

Et l’ornithologue de constater: «Les ravages du chat s’ajoutent à d’autres problématiques liées principalement au monde agricole, telles que la disparition des habitats, les pesticides et la chasse. Accumulés, ces quatre aspects provoquent une vraie catastrophe.» Pour l’avifaune, et également pour les chauves-souris, qui pâtissent d’autant plus durement des attaques du félin qu’elles ne donnent naissance qu’à un seul petit par an, n’ont aucun prédateur naturel et vivent volontiers sous les toits des maisons, là où le chat rôde sans cesse.

Du côté des oiseaux, les plus gros dégâts concernent les nids. «Sur les 200 espèces qui se reproduisent en Suisse, la moitié niche à moins d’un mètre du sol.» Sont-ils bien cachés, les poussins? Pas pour le chat, cet expert en furetage. Faut-il alors mettre une clochette au cou du chasseur? Peine perdue, car les oisillons, quoi qu’il arrive, resteront au nid. Et les lézards sont sourds. Quant au félin, il est assez habile pour ne pas faire tinter la cloche.

On accuse le chat. Mais quid du rat? Le surmulot, s’il prédomine en ville, se fait rare en campagne: «Cet omnivore profite surtout de nos déchets.» Et s’il peut, parfois, s’en prendre à une nichée de canards, c’est aussi parce que les roselières ont disparu, détruites par la main de l’homme. F.G.

Dans l’assiette de nos ancêtres

Carpaccio de charogne sur son écrasée de baies des bois



L’humain actuel a un gros cerveau. L’histoire de son alimentation est-elle en cause? Le Muséum s’interroge… (Image: Steeve Iuncker-Gomez)

Tuer un animal pour s’en nourrir: voilà la prédation. Et les charognards, alors? Archéozoologue au Muséum, Jean-Christophe Castel étudie les habitudes alimentaires dans la préhistoire humaine, du paléolithique au mésolithique. Trois millions d’années durant lesquelles chasse et cueillette constituent la seule ressource alimentaire du genre Homo. Qui était également charognard…

«Ce sont les archéologues africanistes qui, dans les années 60-70, ont mis en évidence cet aspect de l’acquisition de nourriture. Sur les sites de fouilles, on découvrait des os portant les traces de morsures de carnivores, également des stries laissées par les outils destinés à la «boucherie» humaine, ou les os à moelle entièrement brisés.»

Qui, du carnivore ou de l’humain, était passé le premier? «Certains sites de fouilles se distinguent par la présence non pas de carcasses entières, mais de certaines parties seulement, en général les moins intéressantes.» L’humain se contentait donc des seconds choix laissés par un carnivore qui, lui, s’était déjà servi du meilleur, tel qu’un haut de cuisse charnu.

«Sans doute est-on passé progressivement du charognage, parfois contrôlé – ainsi lorsqu’on repérait une bête tombée dans un trou – à la chasse.» Ceci grâce au développement des armes, telles ces lances vieilles de 400 000 ans découvertes à Schöningen, en Allemagne.

Manger de la charogne: l’idée provoque un sentiment de dégoût. On voudrait croire la pratique abandonnée à d’autres temps. Et pourtant… «Le charognage se pratique encore aujourd’hui, dans des régions reculées.» Un gros animal a-t-il été blessé par un chasseur, est-il allé mourir loin de là? Une baleine s’est-elle échouée sur la plage? La carcasse commence à se putréfier. En cherchant bien, on trouvera quelques chairs restées intactes! Jean-Christophe Castel a été tenté par l’expérience. Ça se passe dans le sud de la France. C’est un cerf, mort de vieillesse probablement. «La carcasse sentait fort. Dans la région du cou, cependant, il y avait encore de quoi se nourrir. Du moins pour un «primitif» à l’estomac bien accroché. Quant à moi, je me suis arrêté là.» Pour qui connaît un accès limité à la viande, voilà tout de même de quoi compléter son quotidien d’un apport en protéines et graisses animales.

On parle charogne, on pense viande rouge. Une méthode d’investigation récente, l’analyse du carbone et de l’azote des os humain, indique autre chose: là où l’archéologue trouve des restes, par exemple, de renne, le géochimiste constate que l’aliment principal de l’homme était plutôt… du poisson. F.G.

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