Tomi Ungerer joue les indociles à Genève

ExpositionLa Villa Bernasconi montre une sélection d’œuvres de ce géant de l’image, auteur du célèbre album jeunesse «Les trois brigands».

Une des illustrations de Tomi Ungerer présentées à la Villa Bernasconi: dessin pour «Das große Buch vom Schabernack», 1990.

Une des illustrations de Tomi Ungerer présentées à la Villa Bernasconi: dessin pour «Das große Buch vom Schabernack», 1990. Image: TOMI UNGERER/DIOGENES VERLAG AG ZURICH/MUSÉES DE LA VILLE DE STRASBOURG

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«A mes yeux, les livres pour enfants ont toujours constitué un à-côté.» Venant de Tomi Ungerer, la phrase pourrait surprendre. En Francophonie, l’auteur et dessinateur alsacien reste connu avant tout pour ses albums jeunesse, parmi lesquelles le célébrissime Les trois brigands. On pourrait aussi citer Jean de la lune, Le Géant de Zeralda ou Zloty. Autant de classiques qui font parfois de l’ombre à une œuvre aussi prolifique que protéiforme.

Inclassable, Ungerer a abordé avec le même talent l’affiche politique, la publicité ou l’érotisme. Son trait synthétique a évolué vers les aplats de couleur, puis vers les collages. Bref, il n’y a pas qu’un seul, mais bien des dizaines de Tomi Ungerer, l’homme s’exprimant par ailleurs dans différents recueils d’aphorisme, en français, en allemand et en anglais, trois langues avec lesquelles il jongle en permanence.

Artiste en rébellion

En collaboration avec le Musée Tomi Ungerer de Strasbourg, la Villa Bernasconi donne à voir un échantillon de la palette de ce géant aux plus de 140 livres publiés. Judicieux, le titre de cette exposition sur trois étages – Ce n’est pas que pour les enfants – rappelle la multiplicité des domaines abordés par ce facétieux à la curiosité insatiable. Que montrer d’une production qui compte entre trente et quarante mille dessins, selon les estimations de l’intéressé lui-même? «On met en avant l’autobiographie, qui souligne l’aspect rebelle d’Ungerer», explique Héléne Mariéthoz, la directrice de la Villa Bernasconi.

Rébellion? Le mot caractérise bien un artiste qui n’a jamais cherché à caresser dans le sens du poil. En regard de dessins d’enfance à la causticité déjà bien établie, l’institution genevoise montre notamment des illustrations du livre Pas de baiser pour maman, paru en 1973. «Dans mes ouvrages pour enfants, j’ai toujours aimé faire sauter les tabous, mettre les normes à l’envers», rappelle Tomi Ungerer. Le rejet par un chaton de l’affection maternelle a choqué les bien-pensants. «Mon bouquin a gagné le prix du pire livre de l’année aux Etats-Unis», signale l’auteur en ricanant. Le trublion qui refuse les codes établis a vu par ailleurs ses publications être mises à l’index pendant plus de trente ans au pays de l’Oncle Sam, heurté par ses satires érotiques.

Qu’elles abordent le ségrégationnisme racial ou la guerre du Vietnam, les affiches engagées dessinées par Ungerer n’ont pas non plus eu l’heur de plaire à tout le monde, surtout pas à certains de leurs commanditaires. Ungerer en a publié plusieurs à compte d’auteur. L’expo en montre un échantillon.

Choc visuel

Il faut aller au dernier étage de la Villa Bernasconi pour retrouver le style Ungerer familier des lecteurs des Trois brigands. Les Children’s Posters, une série d’affiches destinées aux enfants, reprennent des thèmes de contes et légendes traditionnels (Le Petit Chaperon rouge, Blanche-Neige, Cendrillon, etc.). «On se trouve ici en terrain connu», relève Thérèse Willer, conservatrice au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg, qui a prêté ces pièces iconiques. «Tracé d’un trait épais, le graphisme est percutant, la composition audacieuse et les situations inattendues. Tomi Ungerer aime provoquer un choc visuel.» Une vérité qui vaut pour la plupart des dessins de cet indocile virtuose, à apprécier jusqu’au 21 février.

«Tomi Ungerer, Ce n’est pas que pour les enfants», Villa Bernasconi, rte du Gd-Lancy, 8. Jusqu'au 21 février 2016. Mardi-dimanche 14 h-18 h

Créé: 25.11.2015, 17h13

«Je suis un touche-à-tout, je butine»

«Dessiner, c’est un besoin», affirme Tomi Ungerer. A 84 ans, le vieux brigand n’entend pas raccrocher. Rencontre en marge de l’exposition, dans un salon de la Villa Bernasconi.

Votre style de dessin a beaucoup varié. D’où vous vient ce côté protéiforme?

Je suis un touche-à-tout, je butine. J’ai toujours eu cette envie de changement, pas seulement pour le dessin. Dans le domaine de la sculpture et de l’architecture aussi. Et puis j’écris aussi, autant que je dessine. L’un ne va pas sans l’autre. J’ai cette chance extraordinaire de pouvoir m’exprimer aussi bien en français qu’en allemand ou en anglais.

Dessinez-vous toujours «comme un maniaque», pour reprendre une de vos expressions?

Oui. Mon problème, c’est la surproduction. Et le fait de ne jamais être content. Je cherche toujours à faire mieux, sachant qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que la perfection. Curieusement, je n’éprouve pas ce complexe d’infériorité avec ce que j’écris. Cela dit, il y a quand même certains livres dont je suis satisfait. Parmi eux Les anges gardiens de l’enfer, sur la prostitution à Hambourg, que j’ai réalisé après avoir vécu dans un bordel.

Vous avez dit: «Il faut traumatiser les enfants pour qu’ils aient une identité»…


J’ai dit ça dans un congrès de psychologues. Le mot traumatiser est sans doute exagéré. J’aurais dû dire choquer. Les enfants, il faut les traiter comme des adultes, les prendre aux sérieux. C’est ce que j’ai toujours fait avec mes livres. Il faut «traumatiser» les gosses pour les exposer au danger, à la réalité du monde. Il faut que les enfants regardent les actualités.

Quelle unité dégagez-vous dans votre œuvre éclatée?

Tout ce que je produis, c’est par trop-plein, par dégoût vis-à-vis de la condition humaine, de la violence et de l’injustice. Je me suis battu ma vie entière contre ça et je continue. A l’âge de douze ans, toutes mes opinions étaient déjà formées, aussi bien sur la religion que sur la politique. Cela m’a forgé un humanisme par le doute. Un doute ouvert qui signifie «pourquoi pas?»

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