Serge Martin: «Le jeu, c’est l’art de la folie»

ThéâtreL’acteur et pédagogue se tricote à la Comédie un Lear en trois dimensions.

Pour Serge Martin, «si les gens jouaient un peu plus, si la folie du jeu les gagnait, le monde irait bien mieux».

Pour Serge Martin, «si les gens jouaient un peu plus, si la folie du jeu les gagnait, le monde irait bien mieux». Image: GREGORY BATARDON

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Il en a, ce Lear-là, des héritiers à qui laisser son royaume en partage! Plus encore qu’à son fils biologique, on pense à la marmaille de comédiens qu’il forme depuis plus de trente ans au sein de l’école à son nom. À 71 ans, regard tranchant et barbe négligée, le comédien, metteur en scène et pédagogue Serge Martin s’attaque à la figure paternelle la plus fertile de l’histoire, engendrée à l’aube du XVIIe par un Shakespeare alors quadra. On attrape ce partisan du bouffon à quelques heures de la première genevoise de «La Folie Lear», créée fin octobre à Vidy.

Que de bonnes raisons pour vous projeter aujourd’hui en roi Lear!

Lear, c’est un rêve d’acteur. C’est son Everest. Ici, il me sert de véhicule, il s’agit de le transposer. Je travaille sur la notion de fou du roi depuis longtemps, comme fonction essentielle du théâtre et de l’acteur. Ce fou effectue un parcours initiatique menant à la sagesse. Je vois ce processus dans le jeu théâtral, cet art de la folie.

«La Folie Lear» puise dans trois textes: celui de Shakespeare, sa réécriture par Rodrigo Garcia, et le «Minetti» de Thomas Bernhard. À travers ce triple prisme, qui est le roi?

On complète le personnage shakespearien par le Lear-comédien de Bernhard et par le Lear-individu de Garcia. On obtient ainsi les trois dimensions convoquées sur un plateau de théâtre. J’ai senti qu’on pouvait ainsi déboucher sur un corps entier, cérébral, émotionnel et viscéral: le corps de l’acteur.

Qu’est-ce qui le fera chanceler?

Le nœud reste Cordélia. Le père s’aveugle face à cette fille sincère qui refuse le rituel de l’étalage des sentiments. Avec les autres Lear qui viennent se surajouter, on ouvre sur d’autres vacillements.

Son égarement, que génère-t-il?

Chez Garcia, Cordélia est enceinte. J’ai forcé le trait en lui donnant un enfant de 20 ans, qu’interprète un élève de mon école, Florestan Blanchon. Le futur, c’est ce petit-fils de Lear. Il suivra son chemin après la mort de sa mère, bifurquera vers d’autres horizons, armé d’une caméra, non sans avoir lancé à son grand-père: «Quand on ne sert plus à rien, qu’est-ce qu’on fait?» L’aveu d’échec n’est cependant que partiel, puisque le garçon participe au projet. Il y incarne un espoir en voie de se recycler.

La pièce joue le spectacle dans le spectacle: un acteur y expose son projet…

La folie naît aussi de cette multiplicité des niveaux de lecture, car passer de l’un à l’autre suppose des décrochements de plus en plus abrupts. Au gré du tricotage des différents Lear, des dérapages s’opèrent, des confusions s’installent. On voit le personnage perdre la boule. Mais jusqu’à la fin, l’éclair de conscience fait pendant à son trouble.

Au paysage de la lande se substituent des images des violences qui secouent le monde depuis la chute du mur de Berlin. Pourquoi cet ancrage?

Je suis un soixante-huitard, je n’y peux rien. Quand le mur est tombé, comme mes congénères, j’ai ressenti ce soulagement: «On n’a pas espéré en vain.» Or, depuis, les murs se sont reconstruits de plus belle, au propre et au figuré. J’ai l’impression d’avoir une femme violée sous mon lit, un soldat dans ma salle de bains, un migrant à ma table. Ils sont là, je ne peux pas en faire abstraction. Ce constat n’est pas marrant. Mais il se combine à un jeu libérateur. Si la folie du jeu gagnait les gens, le monde irait peut-être mieux. Je défends la clairvoyance qu’apporte la folie ludique. Le théâtre serait en quelque sorte notre salut.

Pourquoi avoir choisi Christian Geffroy Schlittler pour vous diriger dans cette aventure?

Je suis ses spectacles depuis longtemps, nous avons été amenés à collaborer. J’aime sa façon d’interroger les limites de la réalité et de l’illusion, ce territoire de la vraisemblance où le fou du roi énonce des vérités. Je lui ai donné mon texte, il m’a répondu avec des mots qui allaient dans mon sens sans reproduire les miens: que vouloir de mieux!

«La Folie Lear» La Comédie, jusqu’au 1er déc., 022 320 50 01, www.comedie.ch

Créé: 13.11.2018, 18h12

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