Sami Kanaan: «Les artistes sont pris en otage»

Coupes budgétairesLe budget de la Ville a été réduit. Avec quelles conséquences? Interview du magistrat en charge de la Culture.

Sami Kanaan: «Soit nous entrons dans une logique de confrontation, destructrice. Soit nous optons pour la négociation.»?

Sami Kanaan: «Soit nous entrons dans une logique de confrontation, destructrice. Soit nous optons pour la négociation.»? Image: Lucien Fortunati

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La majorité de droite du Conseil municipal en a décidé ainsi: le budget 2016 sera délesté de 7 millions de francs. Minoritaire, la gauche lancera son référendum (lire en encadré). Principales victimes de ce régime? Le social – un Fonds chômage amputé de 600 000 francs – et la culture, qui perd 2,5 millions de francs (sur un total de 60 millions consacrés chaque année aux subventions). Théâtre, danse, musique… Quelles seront les conséquences sur la création locale? Réponses du magistrat socialiste en charge de la Culture et du Sport, Sami Kanaan.

La Ville a décidé de réduire de 2% les subventions aux associations. Dans le domaine culturel, outre le Grand Théâtre, seul épargné, qui est concerné?

Toutes les entités subventionnées par la Ville qui créent au quotidien l’offre culturelle. Des plus grosses, comme l’Orchestre de la Suisse romande, qui touche 9,5 millions de francs, aux plus petites, comme le Théâtre de l’Usine et ses 220 000 francs d’aide. Sachant par ailleurs que les subventions du Canton, dont bénéficient plusieurs de ces structures, seront réduites de 1% en 2016.

Par ailleurs, les fonds généraux de la culture vont perdre 10% de leur manne. De quoi s’agit-il?

Ce sont 700 000 francs de coupe supplémentaire. Ces fonds concernent l’aide à la création, des artistes émergents aux compagnies établies, dans la danse, le théâtre, l’action culturelle et la médiation, les échanges et les tournées, le cinéma, le livre et la musique classique également. La droite a même touché au fonds d’aide pour les fanfares!

Pourquoi réduire le budget d’un département aux comptes équilibrés?

C’est un combat politicien qui prend les artistes en otage. La droite me demande des audits. Or, ces fonds généraux, attribués sur préavis, sont parfaitement transparents, procédures et directives sont affichées sur le site du département. C’est une mauvaise foi crasse de ne pas les citer.

Mais que vous reproche-t-on?

J’ai tout entendu, de l’opacité de la gestion à l’absence de priorité. J’ai été auditionné le 2 décembre, après que la proposition de budget de l’Exécutif a été renvoyée en commission. Des élus de droite m’ont alors demandé un audit de gestion. J’estime que ce n’est pas nécessaire, mais pourquoi pas. Le 12 décembre, deux semaines plus tard seulement, voilà qu’on coupe ces 10%. La droite exécute avant même que l’audit ne soit rendu, et qu’une solution ne soit possible.

Faire une sélection drastique des artistes à soutenir, c’est ce que veut la droite?

Ça n’est pas clair du tout. «Soutenir moins de projets, mais mieux», ce vieux débat est bel et bien revenu sur la table. Soit. On pourrait offrir des salaires conséquents à un panel restreint d’artistes, comme c’est le cas dans le modèle allemand des compagnies à demeure. Une étude est du reste en cours. Mais si pareil modèle a ses avantages – sortir quelques artistes de la précarité – il a aussi ses défauts. Son coût serait conséquent, et nombre d’artistes resteraient sur le carreau. Ce système à deux vitesses, dont nous avons discuté en 2014 déjà lors de la Rencontre des arts de la scène, ne fait de loin pas l’unanimité.

Concrètement, qui va trinquer avec les coupes?

En particulier les artistes émergents, qui sont également les plus précaires financièrement. Prenons l’exemple du fonds pour la danse: 1 050 000 francs. On a donc coupé 105 000 francs. La moitié du fonds est dévolue aux compagnies conventionnées – Alias, Gilles Jobin, Foofwa d’Imobilité… –, une autre part est consacrée aux manifestations, dont la Fête de la danse. Reste environ 285 000 francs par année pour des projets ponctuels. Faut-il enlever 10% à tout le monde? Ou préserver les conventions déjà signées? Aux projets ponctuels, il ne resterait alors plus rien. Et ce sont bien ces derniers qui concernent les artistes émergents.

Durant des décennies, la droite était favorable au financement de la culture. Ce n’est plus le cas?

Nous nous trouvons face à une droite décomplexée qui, près de quarante ans après Thatcher, découvre une certaine forme de néolibéralisme. Genève est une mosaïque fragile: il faut l’entretenir. Il s’agit de l’ADN de notre ville, que des élus de droite ont eux-mêmes défendu par le passé. Mais nous voici désormais à un tournant: la droite n’amène plus ce soutien assumé ni à l’offre culturelle, ni à sa diversité, ni à son rayonnement.

Qu’allez-vous faire?

Soit nous entrons dans une logique de confrontation, destructrice. Soit nous optons pour la négociation. Reste que s’il fallait trouver 50 millions d’ici à cinq ans, comme le laisse entendre la droite, cela occasionnerait vraiment de la casse.

L’avenir de la culture est-il alors dans le mécénat?

Mon département a fait de gros efforts en augmentant l’apport du privé. Mais le privé n’est pas la panacée: il fait ses choix, plus enclin à l’art lyrique, au classique, aux musées qu’à l’art dramatique. Si le mécénat peut compléter ponctuellement un projet, il ne constitue pas une alternative au financement public, durable et fiable, a fortiori lorsqu’il s’agit d’artistes émergents.

Fabrice Gottraux (TDG)

Créé: 15.12.2015, 21h48

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Représentante du Mouvement des artistes et acteurs culturels de Genève (MAAC) – alias «La culture lutte» – la programmatrice du cinéma Spoutnik Maud Pollien est «outrée». «La droite et l’extrême droite n’ont absolument pas écouté les arguments des partis de gauche au Conseil municipal de la Ville.» Elle dénonce la situation difficile des associations culturelles qui se retrouvent entre le marteau et l’enclume: «La coupe linéaire de 2% affaiblit les associations, tandis que la loi sur le débit de boisson réduit leur autofinancement. Cette logique perverse fait passer les associations culturelles pour des groupes vivant aux crochets de la société.»

Directeur de l’Association pour la danse contemporaine, Claude Ratzé estime la culture «prise en otage dans un conflit entre la droite et la gauche». En «désavouant avec machiavélisme la politique culturelle, la droite dilatée opère un clivage violent entre le Grand Théâtre, épargné, et le reste des institutions culturelles subventionnées. Son but est de nous démanteler sauvagement. Dans ce contexte de désamour de l’excellence culturelle genevoise, l’avenir fait peur. L’Etat a commencé, la Ville prend le relais: où donc allons-nous?»

Présidente de la Fondation de l’Orchestre de la Suisse romande, Florence Notter souligne que «les nouvelles coupes pèseront très lourd dans notre offre puisqu’il faudra désormais revoir les contenus de plusieurs séries de concerts, et raboter les programmes destinés à la jeunesse, qui attirent chaque saison 15000 personnes. Nous allons devoir, sans doute, mettre fin à des productions telles que Le Seigneur des anneaux et diminuer les commandes auprès de compositeurs contemporains. Quant aux musiciens, qui ne perçoivent pas de 13e salaire, leurs rémunérations restent gelées depuis 2009 et ne sont plus indexées depuis 2011.»

K.B./MAR.G/R.Z.

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