Proust, en veux-tu, en Voïta

InterviewAvant d’occuper celle de la Comédie en mars, Michel Voïta dit Marcel Proust sur la scène de Saint-Gervais.

Sur l’ardoise rituelle, Michel Voïta a reproduit le célèbre incipit du chef-d’œuvre de Marcel Proust «A la recherche du temps perdu»: «Longtemps je me suis couché de bonne heure.» Sur scène, l’acteur incarne le texte «dans sa viande».?

Sur l’ardoise rituelle, Michel Voïta a reproduit le célèbre incipit du chef-d’œuvre de Marcel Proust «A la recherche du temps perdu»: «Longtemps je me suis couché de bonne heure.» Sur scène, l’acteur incarne le texte «dans sa viande».? Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Nul doute que ses traits harmonieux l’ont en partie prédestiné au métier de comédien. De même que cette voix unique qui combine des graves d’outre-tombe avec de chantantes aiguës – une voix d’accord au piano, en somme. La nature de Michel Voïta fait de lui un acteur modèle: la page sur laquelle tout peut s’écrire. Jusqu’à celles de Marcel Proust.

Brutalement congédié de la série télévisée R.I.S. Police scientifique, où il campait le chef d’équipe Maxime Vernon, le Vaudois s’est en effet fixé pour mission de transmettre le premier chapitre d’A la recherche du temps perdu, Combray. Sauf que chez Proust, «il n’y a pas une phrase de normale», a tôt fait de constater l’archétypal interprète. Aussi, impossible de se contenter de le lire. Il lui faut le dire, comme pour la première fois. Mieux, ambitionne notre passeur de 57 ans, il faut le vivre. Or Michel Voïta ne demande pas mieux que ça, être traversé. La preuve, il se laisse docilement porter par nos questions!

Voïta? Pas un patronyme typique de Lavaux, ça…

Mon grand-père paternel, un psychiatre russe, s’appelait Voïtachevski. Tout comme les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés, il a commencé, aussitôt installé à Marsens, par construire sa nouvelle dynastie sur un immense secret autour de ses origines et de son passé.

Quel genre d’enfant étiez-vous, dans les vignobles de Cully?

J’ai eu une enfance un peu mouvementée. Je suis rentré à l’école avec une année d’avance, pour en ressortir avec deux de retard. Parti de chez moi à 15 ans et des poussières, j’ai commencé un apprentissage de vigneron. Et en parallèle à participer à des petits spectacles amateurs. En m’interrogeant sur ce que je voulais faire de ma vie, j’ai réalisé que les meilleurs moments que j’avais passés jusque-là avaient eu lieu dans l’aula d’une école enfantine, quand, à 5 ans, j’avais interprété un corbeau qui chantait une chanson d’amour à une pinsonne. Là, je faisais quelque chose sous le regard des autres, et cette triangulation me réussissait. J’ai donc décidé de poursuivre, ce que j’ai fait, deux ou trois coups de chance aidant.

Jeune comédien, vous avez travaillé avec André Engel, André Steiger et d’autres grands. Quelles étaient vos ambitions?

Faire en sorte que mon métier me permette de grandir, tout en me mettant au service d’artistes – metteurs en scène ou écrivains. Cette activité exige de combattre les mauvaises raisons qui ont pu y conduire: «Aimez-moi, reconnaissez-moi!» Très vite, si on est mû par cette ambition-là, on devient insupportable. Il faut donc effectuer un travail sur soi si l’on veut durer.

En plus du théâtre, vous menez une double carrière, cinématographique et télévisuelle. Laquelle des deux vous convient le mieux?

La différence, c’est le temps qu’on y passe. Pour un film, on compte entre une et trois minutes utiles par jour. A la télévision, c’est entre quatre et six. Les deux sont donc pensés, écrits, éclairés différemment. Mais le principe reste le même. Il s’agit de rencontrer des gens, comédiens, techniciens, camarades de travail. J’ai autant de plaisir à travailler pour l’un que pour l’autre.

En multipliant les supports, on s’interdit de devenir une vedette?

Je n’ai jamais opposé culture populaire et culture intellectuelle, ce qui n’est pas idéal pour tracer sa route. A mes yeux, il y a dans le jeu quelque chose de profondément populaire. Quelque chose de canaille. Quand on m’a proposé de tourner dans la série R.I.S., je l’ai accepté avec infiniment de bonheur, comme si on me proposait de jouer du Heiner Muller. Les catégories, j’ai horreur de ça. Opposer la télévision et le cinéma, le théâtre privé et le théâtre public est d’une bêtise confondante.

Que retirez-vous de l’expérience «R.I.S.»?

J’y ai tourné 24 épisodes, sur des périodes de trois mois qui s’enchaînaient rapidement. A ce rythme, on ne fait rien d’autre. Mon prédécesseur dans le rôle était très aimé de l’équipe. Pour me faire accepter à mon tour, j’ai décidé d’être présent tout le temps sur le plateau. Qu’on n’ait jamais besoin de m’appeler. Que je sois toujours prêt à dire mon texte. Une manière de dire que j’étais prêt à faire quelque chose de bien. A la fin, ils m’ont viré par téléphone, en deux minutes. Je me suis trouvé dans un grand vide existentiel. Totalement sonné.

Vous vous êtes alors tourné vers la scène?

J’ai essayé de placer dans les théâtres un projet sur Flaubert. On m’a tenu à distance, on m’a regardé avec condescendance. Vu que j’avais une lecture de Proust à faire, je me suis plongé dans la Recherche. J’ai jugé que c’était impossible. Mais j’ai insisté et l’ai lu à voix haute pendant une journée entière. Sur un passage en particulier, j’ai compris: il ne faut pas le lire, il faut le dire, il faut l’apprendre. J’aurais mieux fait de me casser une jambe, parce que mémoriser cela, c’est une horreur. J’ai décliné la proposition de lecture et Dire Combray est né. J’avais deux objectifs en tête: que les proustiens, cette secte étrange qui communie dans la relecture de l’auteur, puissent être heureux de mon travail. Et que ceux qui n’auraient jamais lu l’œuvre puissent l’entendre sans être déboussolés. Je n’avais pas mesuré ce que ça me demanderait. C’est un spectacle d’une heure, qui me laisse chaque soir totalement lessivé.

Quelle est votre relation à Marcel Proust – longtemps vous l’avez lu avant de dormir?

Chaque fois que j’essayais, je posais le livre, je ne dépassais pas dix pages… Du moment que je me l’incorpore, ça change tout. A condition de vivre la langue, on avance. Il faut rentrer dedans, dans les émotions, dans l’humour. Il faut prendre ce texte à bras-le-corps. L’interpréter entièrement.

Comment pensez-vous que réagirait l’auteur devant votre spectacle?

Je ne sais pas. Mais ce dont je suis certain, c’est que ce texte est fait pour être dit, contrairement à ce qu’on croit. Il y a dans la formulation alambiquée un deuxième degré formidable. C’est drôle! Il existe paraît-il un enregistrement de Proust lisant son texte. Je ne veux surtout pas l’écouter avant d’avoir fini le spectacle, je le ferai après.

La «Recherche », ça s’écoute comme une longue séance de psychanalyse?

Non, mais je comprends pourquoi la psychanalyse s’est emparée de ce texte. Si Freud a découvert que l’inconscient n’a pas d’âge, l’entrelacs que l’on trouve chez Proust de l’auteur et de l’enfant est d’une justesse extraordinaire. Marcel est fidèle à son inconscient. Et mon interprétation se base précisément là-dessus. Je dois incarner cela dans ma propre viande.

Et écrire vous-même, vous seriez tenté?

Prochainement, je vais écrire un spectacle pour enfants. Plus j’avance, plus je me dirige vers l’écriture. Et comme ça fait un moment, je vais aussi me remettre à la mise en scène. Soyons fou: je rêve d’une mise en scène par année, d’un film par année, une adaptation, et une série, pourquoi pas! Moi qui pensais à 30 ans ne pas être organisé pour vivre, qui étais un champ de ruines au bord d’une autoroute, j’ai aujourd’hui une vie merveilleuse, grâce à celle qui m’a sauvé il y a trente-sept ans. Vous, les femmes, vous avez de sacrés projets pour nous.

«Dire Combray» Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 29 nov., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch. Puis en tournée au Pommier (Neuchâtel), à Fribourg, La Chaux-de-Fonds, Lausanne et Zurich. 079 221 71 08.

Créé: 28.11.2014, 17h40

Autobio express

«Je nais en mars 1957 à Cully. A 20 ans, j’entre à l’Ecole supérieure d’art dramatique de Strasbourg. En 1981, je joue mon premier grand rôle au théâtre, dans une mise en scène d’André Steiger. En 1986, Daniel Schmid m’engage pour mon premier grand rôle au cinéma, cette fois, dans Jenatsch. La même année, je rencontre Patrice Kerbrat, qui va devenir un ami et un collaborateur très cher. Je me marie en 2001, quand mes deux fils sont déjà majeurs. Entre 2011 et 2013, je tourne la série R.I.S. Police scientifique. Et depuis 2014, je porte Dire Combray.»

Questions fantômes

La question que vous détesteriez qu’on vous pose?
Tout ce qui engagerait mes proches, qui n’ont pas choisi d’être en représentation.
La question qu’on ne vous a jamais posée?
Je réponds aux questions le plus honnêtement possible. Je ne cherche pas à faire le malin. Ça ne représente pas une part importante ni de ma vie ni de mon activité. Je suis quelqu’un de plutôt conciliant.

La dernière fois que…

… vous avez pleuré?
Chaque soir en scène. A un moment précis du texte que je dis, toujours le même. Ça s’entend, le premier rang le voit probablement. De manière générale, je suis une grande pleureuse.
… vous avez trop bu?
Pompette, je l’ai été il y a deux semaines. Franchement détruit, ça remonte à quelques années. Mes vrais excès me ramènent à une adolescence tourmentée.
…  vous avez envié quelqu’un?
Voyant Federer sur le court, je me dis que ça doit être extraordinaire de jouer comme lui. Je pourrais envier cette fluidité-là, toute théâtrale. On ne voit que lui, son inventivité, sa variété prodigieuse.
… vous vous êtes excusé?
Il n’y a pas longtemps. Pour m’être mal exprimé, sans doute, et avoir du coup blessé quelqu’un. Ça arrive. Je n’ai aucune peine à demander pardon.
… vous avez transpiré?
Tous les jours, que ce soit en marchant, en courant ou sur la scène. J’en ai besoin pour mon équilibre.

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