Pietra, la «femme qui danse»

InterviewL’étoile du Ballet de l’Opéra national de Paris Marie-Claude Pietragalla se produit ce soir au Théâtre du Léman.

Marie-Claude Pietragalla, singulière plurielle. Aristocrate côté face, dans ce regard et cette grâce qui font la danseuse; et démocrate côté pile, dans sa volonté de s’accorder au diapason populaire. Son slogan du moment: «Liberté».?

Marie-Claude Pietragalla, singulière plurielle. Aristocrate côté face, dans ce regard et cette grâce qui font la danseuse; et démocrate côté pile, dans sa volonté de s’accorder au diapason populaire. Son slogan du moment: «Liberté».? Image: PIERRE ABENSUR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Racée, c’est le moins que l’on puisse dire. Effilée comme une illustration de mode, résolue comme une tigresse qui feule, Marie-Claude Pietragalla condense à elle seule l’idée de la danse aux yeux du grand public. Il est vrai qu’elle a bondi sur les plus prestigieuses scènes de la planète, de l’Opéra de Paris au Metroplitan, de la Scala au Bolchoï. Qu’elle s’est contorsionnée sous la direction des plus immortelles légendes de la chorégraphie néoclassique, de George Balanchine à William Forsythe, en passant par Béjart. Son immense expérience fait d’elle par excellence l’ambassadrice de Terpsichore – jusque sur les plateaux télévisés. A la veille de la représentation genevoise qu’elle donne de son show M & Mme Rêve, elle suspend son vol et nous parle d’elle.

On raconte que votre maman vous a aiguillée vers la danse, petite, «pour canaliser votre énergie». En débordez-vous toujours?

Oui. J’ai une énergie folle. Tout le monde me dit que je suis un monstre de travail. Je peux m’astreindre à d’innombrables heures d’effort quotidien. En ce moment, je joue L’Elixir d’amour, une pièce de théâtre de et avec Eric-Emmanuel Schmitt; je viens de finir ma dernière création, Je t’ai rencontré par hasard; je suis en tournée avec M & Mme Rêve, qui sera au Grand Rex de Paris en mars; je viens de rédiger Le Théâtre du corps, un livre marquant les 10 ans de ma compagnie du même nom; je poursuis la promotion de mon récit pour enfants, Mademoiselle rêve au pays lumineux. Vous voyez que ma maman a eu raison de me mettre à la danse!

Vous avez rapidement gravi tous les échelons du Ballet de l’Opéra national de Paris, jusqu’à devenir étoile en 1990. Etiez-vous surtout douée ou volontaire?

De la volonté, j’en ai toujours eu. Mon père avait affiché sur le mur de ma chambre cette maxime de Napoléon qui reste ancrée dans ma mémoire: «Quand on veut constamment, on réussit toujours»! Il m’a élevée en me répétant que je n’arriverais qu’en m’en donnant moi-même les moyens. Il avait raison: il faut être curieux des autres, mais ne rien en attendre. J’avais donc cet acharnement au travail – et peut-être quelques dispositions aussi. Enfant, je visais «l’inaccessible étoile» dont parlait Brel. J’étais solidement arrimée à mes objectifs. Mais mon but était surtout de travailler avec des créateurs, d’interpréter des personnages. J’ai d’ailleurs lâché mon statut d’étoile huit ans après l’avoir obtenu…

Quelle est l’œuvre que vous avez préféré interpréter durant votre carrière?

Il y en a plusieurs! Dans le répertoire classique, je dirais Don Quichotte – le rôle de Kitri –, Le Lac des cygnes – Odette/Odile –, et Roméo et Juliette, sous la direction de Noureev. Je trouve le rôle de Juliette très intéressant, elle a plus d’aspérités que Roméo, elle prend son destin en main pour passer de l’enfance à l’âge adulte. Après, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs chorégraphes contemporains, comme Mats Ek pour Giselle, Carolyn Carlson, Roland Petit, Cunningham. Et même si je n’ai pas travaillé avec elle, j’ai été très marquée par Pina Bausch. La femme m’intéressait, elle était captivante, timide, réservée. Elle savait observer, sans parler. Noureev disait souvent: «Vous, pas parler! Faites!» Ça me plaît – c’est au fond une définition de la danse.

Vous quittez l’Opéra de Paris à l’âge de 35 ans pour diriger le Ballet de Marseille, d’où vous démissionnez suite à un conflit. Un souvenir douloureux?

Je n’ai pas démissionné! On m’a virée. Enceinte! Quand je venais de perdre mon père! J’ai reçu ma lettre de licenciement un 2 février, le jour de mon anniversaire. Personne n’a vraiment voulu savoir ce qui s’était passé. Maintenant, il y a prescription, j’en parle avec légèreté. La douleur a été assez vite balayée, premièrement par la rencontre avec Julien Derouault, mon mari, ensuite pas la naissance de ma fille Lola. Je garde aussi de Marseille de beaux souvenirs de création. C’est là que j’ai monté le ballet Sakountala, sur Camille Claudel, qui a eu un énorme succès. Reste que certains rouages politico-culturels sont bien plus complexes et sombres qu’on ne le pense…

Ces étapes à Paris et Marseille suggèrent que vous vous sentiez peut-être entravée au sein de trop grosses structures?

Un peu, oui. Depuis 10 ans maintenant, je cultive ma liberté. J’ai fondé avec Julien une compagnie indépendante qu’il faut certes faire tourner économiquement, mais dont le cahier des charges nous laisse la plus totale liberté. Nous pouvons créer aussi bien avec des artistes de cirque que des comédiens, des musiciens que des danseurs de hip-hop. C’est l’occasion pour nous de développer ce travail que nous définissons comme le Théâtre du corps. A un moment, le statut d’interprète était devenu trop étroit pour moi. J’avais l’impression de me cogner aux murs comme un lapin Duracell. Aujourd’hui, je n’ai aucune nostalgie pour ces étapes passées.

Vos créations avec Julien Derouault sont ambitieuses sur le plan technique. Comment vous débrouillez-vous pour que chorégraphie et technologie fassent bon ménage?

Le Théâtre du corps englobe plusieurs dimensions. On s’y interroge sur le conscient et l’inconscient. On essaie, comme disait Ionesco, de ne pas apporter de réponses mais d’ouvrir sur le questionnement. Notre travail sur l’image a commencé avec La tentation d’Eve, en 2010, enchaînant ensuite sur Marco Polo, avec le dessin animé. Dans M & Mme Rêve, on intègre les technologies avec l’aide d’ingénieurs de la société Dassault Systèmes. Une boîte magique y projette des images en 3D aussi bien sous nos pieds que sur les côtés ou derrière nous, de sorte que nous sommes complètement immergés. Mais pour éviter l’usage de la technologie pour la technologie, nous avons imaginé une histoire inspirée d’Eugène Ionesco. Nos deux personnages, qui forment un couple gémellaire, partent à la découverte de leur vie passée en questionnant l’individu et l’humain. Tous les thèmes restent proches de l’univers d’Ionesco: les mots vidés de sens, l’inutile qui prime sur l’utile, le quotidien répétitif et insolite… Au fond, nous rendons à l’auteur la dimension surréaliste que la technique ne permettait pas de traduire en son temps.

En tant que juré à l’émission de TF1 «Danse avec les stars», comment concilier popularité et exigence artistique?

Un spectacle populaire peut être pointu, professionnel et exigeant. Je trouve l’émission très bien faite: le samedi soir, en prime time, on lance à des artistes ou des sportifs de haut niveau le défi de s’essayer à l’art du mouvement – et en couple, ce qui ne facilite rien. Mon vécu me permet d’y jouer le rôle de passeur entre le spectateur et le candidat. C’est très pédagogique. Il s’agit d’amener les gens à comprendre que la danse est aussi l’art du ressenti. Que cette discipline a du fond, en plus d’être un divertissement. Qu’elle est sacrée. Dans nos sociétés où on a bizarrement dissocié le corps et l’esprit, ce dernier s’est énormément développé, au détriment d’une intelligence du corps qu’on néglige. On sort à tous les coups chamboulé par l’expérience mystique de la danse. Si j’arrive à faire passer cette idée à la télévision, j’ai accompli ma mission.

Comment résumeriez-vous votre propre apport à l’histoire de la danse?

J’essaie de mettre l’humain au centre de mon travail. Je ne suis pas conceptuelle, c’est le vivant qui me touche. J’espère laisser dans l’esprit des gens l’image d’une femme qui danse, plutôt qu’une danseuse.

M & Mme Rêve Théâtre du Léman, sa 30 jan. à 20 h 30, www.livemusic.ch.

Créé: 30.01.2015, 21h26

La dernière fois que…

Vous avez pleuré…
Tout récemment, d’émotion, en voyant ma fille Lola sur une scène de théâtre. Elle jouait bien: ça m’a bouleversée.
Vous avez trop bu…
Je ne bois jamais. Il faudrait remonter 30 ans en arrière. Je n’aime pas l’alcool. J’atteins l’ivresse grâce à l’euphorie, en dansant.
Vous avez envié quelqu’un…
Ce n’est pas dans ma philosophie. J’envie peut-être les gens qui n’ont pas de doutes. Qui ne sont pas questionnés, pour qui tout va de soi. Je suis tout l’inverse.
Vous vous êtes excusée…
J’aime bien les mots «merci» ou «je m’excuse». Ça m’arrive donc assez souvent, pour des raisons banales ou plus intimes. Dans la rue, hier, en évitant de bousculer quelqu’un.
Vous avez transpiré…
Je travaille tous les jours sans exception, que je prépare ou non un spectacle. Donc pas plus tard que ce matin, avant de prendre le train pour Genève.

Questions fantômes

La question que vous détesteriez qu’on vous pose? Longtemps, quand j’étais jeune, on m’a demandé: «Et en dehors de la danse, vous faites quoi comme métier?» Cette question m’a beaucoup énervée. Heureusement, on ne me la pose plus.
La question qu’on ne vous a jamais posée? On rattache souvent la danse à une activité purement physique, sans interroger sa profondeur. Pourtant elle nous rapproche du sacré. J’aimerais qu’on m’interroge sur sa métaphysique!

Autobio-express

Je suis née à Paris le 2 février 1963. Le 22 décembre 1990, on me nomme étoile au Ballet de l’Opéra de Paris. En 99, je fais la rencontre, déterminante, de mon mari, Julien Derouault. En 2000, c’est symboliquement marquant pour moi de «faire» l’Olympia, parce que je suis la première danseuse à m’y produire, après les plus grands mythes de la chanson française – Piaf, Brel, Brassens, Ferré. Mon père meurt en octobre 2003, alors que je suis enceinte – un moment difficile. Le 10 juin 2004, ma fille vient au monde.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La fin des rentes à vie des conseillers d'Etat est proche
Plus...