Pierre Paquet s’affranchit

Bande dessinéeL’éditeur genevois publie un album autobiographique qu’il scénarise et dans lequel il se livre sans fard. Entretien.

Le rituel de l’ardoise. Pierre Paquet a inscrit le nom de son chien, «Fiston», un animal qui a beaucoup compté dans son parcours personnel et professionnel, et dont il a fait le fil rouge de son album, «PDM».

Le rituel de l’ardoise. Pierre Paquet a inscrit le nom de son chien, «Fiston», un animal qui a beaucoup compté dans son parcours personnel et professionnel, et dont il a fait le fil rouge de son album, «PDM». Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Tout a démarré en 1996 autour d’une bière. Alors galeriste à la rue de Hesse, le jeune Pierre Paquet, vingt ans et des poussières, décide sur un coup de tête d’éditer l’Alsacien Jean-Marc Mathis, un dessinateur qu’il aime bien mais qui ne trouve pas de débouchés. C’est le début d’une grande aventure, semée d’embûches. Un parcours du combattant que l’éditeur genevois raconte aujourd’hui dans PDM, un roman graphique foisonnant publié par ses soins et dont il signe le scénario. Mégalo? Pas tant que ça. Magnifiquement dessinée par l’Espagnol Jesús Alonso Iglesias, cette autobiographie évite la complaisance. Le ton y est globalement sombre, cru parfois, l’auteur dévoilant des pans entiers de sa vie privée et professionnelle. L’amitié, le sexe, la mort, les rapports parfois houleux avec les auteurs, Paquet dit tout, plutôt bien d’ailleurs, et parfois ça déconcerte.

Que signifie ce titre, «PDM»?

Ça veut dire «Paquet de merde»! Mes collaborateurs me l’ont déconseillé. Mais j’ai le sentiment qu’il faut provoquer pour être un peu écouté. Le titre va intriguer les lecteurs. Il résume bien le contenu selon moi. C’est un jeu de mots avec mon nom de famille, un parcours de vie avec ses doutes et ses questionnements. Toutes les anecdotes sont véridiques. Il n’y a rien de romancé.

Pourquoi s’exposer de la sorte?

J’avais le sentiment que l’énergie qu’il m’a fallu pour survivre professionnellement était complètement liée à ma vie personnelle. Je suis un peu fatigué du cliché du riche éditeur avec cigare, qui s’en met plein les poches. Ce livre a fermé plein de blessures. J’ai vingt ans de galères derrière moi. La confrontation éditeur-auteur fait qu’on reçoit de sacrées baffes. Soit on lâche, soit on s’endurcit. Je pense qu’aujourd’hui il n’y a plus grand-chose qui me fasse peur dans ce métier. J’en ai tellement pris plein la gueule…

Le fil rouge de l’album est assez surprenant: l’amour inconditionnel que vous portez à votre chien, «Fiston»…

Ce qui m’a tenu à bout de bras, en grande partie, c’est l’amour que j’éprouvais pour ce chien. Quand j’ai pris cet animal, j’avais envie de lui offrir des choses, un jardin par exemple, ce qui passait par une certaine forme de réussite dans ma vie professionnelle. C’était un défi personnel, d’autant que – je le raconte dans le livre – je m’étais planté précédemment avec des animaux. Il m’a aussi amené un équilibre. Un chien ne te juge jamais. A certains moments où je n’étais pas au mieux de ma forme, cela m’a permis de résister à pas mal de critiques extérieures.

«PDM» révèle que vous vous êtes lancé dans la bande dessinée sans rien connaître du métier d’éditeur…

Je n’avais aucune notion de la façon d’imprimer un bouquin. J’étais naïf. Je me suis formé sur le tas. Il m’a fallu apprendre un mode économique, tout ce qu’on enseigne dans une école de commerce. Cela m’a fait commettre de grossières erreurs de gestion. Mes premiers livres n’étaient pas rentables pour diverses raisons, notamment à cause des prix prohibitifs pratiqués par les imprimeurs, mais aussi parce que j’avais pris le parti de faire de beaux albums. Des ouvrages très graphiques, chers à la fabrication, et donc impossibles à rentabiliser.

Parmi les démêlés dont vous faites état, un douloureux procès avec un auteur genevois connu (ndlr: Jean-Philippe Kalonji). Comment vous êtes-vous retrouvés en conflit?

Il arrive qu’il y ait un décalage entre la réputation d’un auteur, la qualité de son travail et le nombre d’albums qu’il vend. Il faut accepter ça. Par ailleurs, la mécanique du livre est assez complexe, avec notamment le droit de retour des libraires, qui peuvent renvoyer à l’éditeur après un certain temps les ouvrages qu’ils n’ont pas écoulés. Tout cela peut paraître comme une grande nébuleuse. A un certain moment, des auteurs se sont braqués en pensant que mes chiffres n’étaient pas corrects. Entre ce que j’avançais moi et l’enthousiasme perçu chez les libraires et les critiques, il y avait un hiatus. Ce procès m’a permis de comprendre qu’il faut communiquer à fond pour éviter les malentendus ou les frustrations.

Votre image a-t-elle pâti de ce procès, que vous avez finalement remporté?

Clairement. J’ai acquis la réputation de quelqu’un de pas correct, procédurier avec ses auteurs. Du fait que je ne versais pas d’avance et que je ne payais que sur les ventes, on a raconté que je ne payais pas mes auteurs. Cela m’a poursuivi pendant des années, jusqu’à ce que ma maison d’édition grandisse et que l’on se rende compte que si certains auteurs restaient chez moi, c’est bien qu’ils étaient payés.

Les grands éditeurs de BD ont pignon sur rue à Paris et à Bruxelles. Pourquoi être resté à Genève?

Etant né et vivant ici, il y a une certaine logique par rapport à ma vie. Il y a aussi le fait que j’aime cette ville, tout en me sentant complètement européen. Si je peux me développer à Genève, je serai super-fier. Cela dit, la situation économique actuelle me fait réfléchir à une stratégie peut-être différente. La fameuse parité euro-franc suisse me pose un vrai problème, tout mon chiffre d’affaires se réalisant en euros. J’aimerais engager à Genève, mais aujourd’hui, pour des questions de coût, j’ai plutôt tendance à embaucher des gens à Paris, où j’ai ouvert un petit bureau.

Tout éditeur a besoin de best-sellers pour faire tourner sa boutique. Vous les avez trouvés?

Le mode économique est d’avoir trois best-sellers, c’est-à-dire trois noms d’artistes qui garantissent un minimum de ventes. Aujourd’hui, on a Romain Hugault et David Ratte. Stratégiquement, il nous en faudrait un troisième. Si Romain Hugault décidait de partir ailleurs, c’est vrai que cela serait compliqué pour nous. Les années où il ne publie pas d’albums, l’équilibre est fragilisé. Ce qui est chouette, c’est qu’aujourd’hui des grands noms frappent à notre porte, à l’image de Jean-Charles Kraehn. L’équilibre financier devrait aussi se réaliser comme ça.

Votre maison d’édition est-elle rentable? Aurait-elle pu fonctionner sans l’activité des autres sociétés vous appartenant (Digital Flyer, Timbro-shop TPO, PPW)?
J’ai pu jongler avec mes autres structures dans les années difficiles. Sinon j’aurais fait faillite. Je n’ai jamais attendu de ma maison d’édition qu’elle me paie moi ou paie des salariés. Aujourd’hui elle gagne de l’argent. Pour se planter, il faudrait vraiment commettre de grosses erreurs.

Est-il plus difficile d’être éditeur de BD aujourd’hui qu’à vos débuts en 1997?
Actuellement, un certain nombre de séries cartonnent en librairie. En revanche, ce qui se vendait moyennement avant ne se vend plus du tout. Tout le monde peut démarrer. Ce qu’il faut ensuite, c’est tenir. La notion de distribution-diffusion a énormément changé. C’est plus compliqué. Mais je reste persuadé que le Web peut amener une nouvelle donne pour les petites structures. Désormais, on a les moyens d’aller chercher le lecteur. Grâce à Internet, on peut envoyer soi-même et en direct les bouquins. Du coup, les livres sont rentables beaucoup plus vite. Si je devais démarrer aujourd’hui, je le ferais d’une manière totalement différente, avec une politique beaucoup plus agressive, en allant chez le client.

(TDG)

Créé: 06.03.2015, 14h44

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