Pas à pas, mère et fille se confondent chez Beckett

La Bâtie – Festival de GenèveAu Poche, Laurence Montandon et Jane Friedrich entrelacent les deux voix de «Pas».

Les septuagénaires Laurence Montandon et Jane Friedrich rejouent tour à tour les inextricables partitions d’une même pièce.

Les septuagénaires Laurence Montandon et Jane Friedrich rejouent tour à tour les inextricables partitions d’une même pièce. Image: MEHDI BENKLER

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Un bijou de clair-obscur. Grâce à un subtil dosage des éclairages, des mouvements et des inflexions, on finirait par ne plus distinguer de contours. Samuel Beckett lui-même aurait pu mêler ses applaudissements à ceux d’une salle fervente, lundi soir, lors de la première au Poche, lui qui s’est si opiniâtrement soucié, avant l’heure, d’émousser les arêtes du moi, de gommer les frontières de l’identité, de percer les cloisons du mot.

«Pas», ce sont les neuf enjambées inlassablement effectuées par un personnage féminin prénommé May, en attendant que leur bruit («Footfalls» dans la version originale) s’évapore dans la nuit éternelle. Entre-temps, elle dialogue avec un second personnage féminin, V., que l’obscurité cache à la vue. «Pas», c’est aussi une mère et une fille qui ne se définissent que relativement l’une à l’autre, comme par la négative. Ni identiques, ni contraires selon la peinture qu’en livre, successivement en 1974 et en 1977, en anglais puis en français, le Prix Nobel de littérature 1969, auteur entre autres de «Oh! Les beaux jours», «Fin de partie», ou de cette autre pièce en un acte, «Pas moi».

«Plus différentes, y a pas!»

Deux pointures de la scène genevoise, millésimées 1941 l’une et l’autre, écloses simultanément au Théâtre de Carouge au début des années 60, familières, qui de Benno Besson et Matthias Langhoff, qui de Philippe Mentha et Claude Stratz, s’emparent de ce texte aussi vaporeux que millimétré pour la seconde fois de leur carrière. La première occurrence date de 1978, Laurence Montandon et Jane Friedrich avaient l’âge de May dans la pièce («seulement!» y dit une réplique). Aujourd’hui, elles ont presque atteint celui de V. («tellement!» fait la répartie en écho). La présente trouvaille des interprètes consiste à enchaîner coup sur coup la performance de 25 minutes, dont elles permutent les rôles. Parent, enfant, vieux, jeune, qu’importe, chante leur poétique contrepoint: car entre une mère et une fille, laquelle s’efface au profit de l’autre, laquelle demande pardon, laquelle soigne?

Interchangeables à l’avenant, nos actrices formées jadis chez François Simon? «Certainement pas!» s’insurge la plus gouailleuse des deux, Jane Friedrich. «Très amies, oui, mais plus différentes, y a pas!» Davantage effacée, à la table de bistrot, Laurence Montandon modère: «On est quand même de la même génération, on parle le même langage, on partage les mêmes goûts, on se pose les mêmes questions…» Elles ne tarderont pas à s’accorder: «On a les deux de l’humour, mais on n’a pas le même!» Elles ont en tout cas eu en commun le désir de reprendre cette ancienne partition, l’une des rares à les avoir réunies sur un plateau. «On a été à l’origine de la première création, on a voulu y retourner maintenant qu’on a l’âge de jouer et la fille, et la mère, et les autres fantômes qui rôdent dans cette pièce énigmatique», rayonnent-elles en canon – timbre grave et charnu pour Jane, doux et fluet chez Laurence.

Mise en scène de l’auteur

Les consœurs évoquent leur projet à Anne Bisang, avec laquelle elles ont toutes deux travaillé par le passé, qui s’embarque aussitôt dans l’aventure en tant que regard extérieur, avec Mathieu Bertholet sur ses talons, et Joël Hefti comme assistant. «On ne pouvait confier la mise en scène proprement dite à personne, fait remarquer Laurence Montandon, puisque Beckett donne toutes ses instructions dans ses didascalies!» Et d’exhiber l’exemplaire des Éditions de Minuit qui porte encore les annotations d’il y a quatre décennies. En effet, l’Irlandais a prévu et la cloche qui marque les pauses, et le trait vertical de lumière, en fond de scène, et les «haillons gris blanc», et l’ombre qui avale la mourante, et, bien sûr, la trajectoire exacte des pas au sol. «Tout le monde nous a tendu la main» dans la même volonté de fidélité au texte.

Encore fallait-il rester léger, résister à l’écueil morbide. «En 1978, nous étions encore du côté de l’enfance», se souvient la Montandon. «Aujourd’hui, on a le luxe d’ajouter l’humour de la vieillesse», renchérit sa complice. De toute façon, chez Beckett, «on comprend tout et on ne comprend rien, c’est comme ça!» concluent-elles.

Est-ce à cause du «travail de l’écrivain sur le silence» ou d’une histoire du théâtre «trimballée» par les comédiennes, toujours est-il que la qualité de l’écoute est religieuse, ces jours, au fond du Poche. Nos deux retraitées ne s’en plaindront pas, qui attribuent l’attention sans faille de l’audience à «notre effort collectif de rendre compte de ce que Beckett a écrit». Certainement. Reste que le public des salles de théâtre semble cruellement orphelin, à l'heure actuelle, de grands-parents à ovationner.


«Pas» Le Poche Genève, jusqu’au 14 sept. à 19 h, www.batie.ch

Créé: 10.09.2019, 19h19

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