Meyrin dédie un atelier de luxe à ses artistes

Création scéniqueConçue par l’architecte Christian Dupraz, une attendue «Maison des Compagnies» vient réduire la pénurie d’espaces de répétition dont souffre la région. État des lieux.

Laboratoire de créations. La Maison des Compagnies recèle, en plus de loges, douches, bureaux, lieux de stockage et vaste cuisine, deux salles de répétitions conformes aux meilleurs plateaux de théâtres.

Laboratoire de créations. La Maison des Compagnies recèle, en plus de loges, douches, bureaux, lieux de stockage et vaste cuisine, deux salles de répétitions conformes aux meilleurs plateaux de théâtres. Image: LAURENT BARLIER

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Un théâtre tiré à quatre épingles l’est d’abord pour son public. La Maison des Compagnies inaugurée jeudi dernier à Meyrin, elle, se pavane pour les travailleurs de la scène. À deux pas du vivarium, sur un parterre de jardinets, encadré par une menuiserie géante, une église évangéliste et une artère vrombissante, s’est posé, sous le ciel strié d’avions, un écrin destiné aux comédiens et aux danseurs.

Conçu par l’architecte genevois Christian Dupraz, le bâtiment honore une commande de la Fondation Meyrinoise du Casino (FMC), vouée à soutenir des projets culturels grâce aux ressources du Casino du Lac. L’usine à spectacles abrite deux salles de répétition aux moyens techniques optimaux. Elles seront les antichambres des pièces révélées ensuite sur les plateaux, la matrice où se développeront chorégraphies et dramaturgies. «Comme les gestations qu’il abritera, l’édifice se veut une fenêtre sur un paysage de transition, déclare Christian Dupraz tandis que les journalistes conviés surplombent la zone industrielle. Plutôt que démonstratif, il est «bien fait», dans l’idée de s’effacer derrière les activités qu’il contiendra.» Muni de panneaux photovoltaïques, il est par ailleurs démontable, en prévision d’un éventuel déménagement dans dix ans, quand la Ville de Meyrin aura à se prononcer sur le renouvellement de l’octroi de la parcelle.

Rossel et Botelho sur le trône

Les 1500 m2 répartis sur trois étages contiennent en outre tout ce qu’il faut pour accompagner un processus créatif: loges, bureaux, ateliers, toilettes et vaste cuisine. Sans oublier les douches – «un luxe!» pour les hôtes. Le tout baigné de lumière grâce aux nombreuses baies vitrées, que l’on peut toutefois obscurcir hermétiquement si l’on préfère inventer dans le noir. Le tout parfaitement insonorisé, aussi, en vue d’une concentration maximale, mais perméable aux cui-cuis et vroum-vroums, si on le souhaite, pour un rapport augmenté au réel.

Y vaqueront jusqu’en 2020 au moins – tant qu’une convention les liera à la Ville de Meyrin – les deux compagnies «en résidence» au Théâtre Forum Meyrin que régit Anne Brüschweiler. Alias, que le chorégraphe Guilherme Botelho a fondée en 1994, jouit de la «petite» salle du 3e étage et de ses dépendances; Super Trop Top (STT), que le metteur en scène Dorian Rossel a créée en 2004, occupe la grande, au rez, avec ses espaces annexes. «Nous profitons des lieux pendant toute la durée des répétitions, jusqu’à la veille d’une première publique», fait remarquer le directeur de troupe. Comme son homologue danseur, il bénéficie gratuitement de l’infrastructure, hormis les salles équipées elles-mêmes, pour lesquelles tous deux déboursent un loyer préférentiel à la semaine.

Le comité de pilotage décide

En plus d’Alias et STT, la Maison héberge deux employés permanents: Patrick Merz, son coordinateur administratif, et Patrick Eichenberger, responsable technique. Un espace supplémentaire reste disponible pour d’autres compagnies de passage, en mal de structure d’accueil temporaire. Pour déterminer quelles seront les compagnies invitées, un comité de pilotage tranchera. Ce dernier comprend Nathalie Leuenberger, conseillère administrative de la commune (en charge de la Culture) et présidente de la FMC, laquelle a intégralement financé cet outil d’un coût de 8,3 millions. L’entourent encore Anne Brüschweiler, directrice du Forum Meyrin, Axel Roduit, nouveau responsable du service de la culture de Meyrin, et Michel Aebischer, représentant du conseil de fondation. Ensemble, ils donneront priorité aux coproductions du théâtre municipal Forum Meyrin, mais ne refuseront pas pour autant la clientèle privée, soumise, elle, à des tarifs plus élevés.

Venant avant tout répondre au manque cruel de lieux de production, la fabrique n’accueillera pas de spectateurs, disions-nous en introduction. Une modulation s’impose. Pour pallier une absence dans l’offre du Département de l’instruction publique à l’endroit des élèves du primaire, Guilherme Botelho convie ces derniers à participer à des ateliers chorégraphiques. «Les écoles proposent du dessin et de la diction, mais négligent la pratique de la danse. Depuis septembre dernier, neuf classes de 5P ont déjà profité de notre médiation. Mon vœu serait que d’ici quelque temps, pas un habitant de Meyrin n’ait jamais été initié au mouvement», rêve le meneur d’Alias.

La Maison des Compagnies www.mdcies.ch (TDG)

Créé: 27.05.2018, 16h57

Le point de vue de l’expert

Ancien directeur du Théâtre Forum Meyrin, chargé d’enseignement en histoire et pratiques de l’action culturelle à la HETS de Genève, moteur dans le cadre des politiques publiques de la culture, Mathieu Menghini est à plusieurs titres le spécialiste indiqué pour commenter l’ouverture d’une fabrique de spectacles. «Nombre de lieux qu’on appelle théâtres emploient des comptables, des intendants, des réceptionnistes mais ne comptent pas d’artistes permanents en leur sein», constate-t-il. Or, même les théâtres d’accueil peuvent prendre leur part à la production locale, soutenir le travail de collectifs dans la durée : «un point important car, selon les conditions qui lui sont faites, une compagnie pérenne peut s’émanciper de la logique court-termiste et néolibérale du projet ponctuel et s’engager dans un véritable travail de laboratoire, faire mûrir ses créations, participer à la transmission professionnelle, construire un répertoire, penser des créations plus ambitieuses, un élément sensible démocratiquement – la modestie des distributions n’étant, par exemple, pas totalement étrangère à l’effacement de la représentation du peuple sur nos scènes.» Une troupe ancrée favorise, en outre, «l’irrigation fine du territoire et contribue à l’identité symbolique d’une région». Enfin, s’il atteint sa masse critique, un collectif s’avère même «cohérent sur le plan économique».

Troupe permanente: les plus

La compagnie du Loup occupe le Théâtre homonyme depuis 25 ans. L’un de ses cofondateurs, Éric Jeanmonod, estime «capitale» l’importance du lieu de création. «Sur quinze ans de nomadisme, avant d’obtenir notre bâtiment propre, nous avons investi toutes sortes d’espaces – garage, appartements ou paroisse». Le concept de troupe en résidence présente pour lui le pour et le contre: «On ne voudrait pas voir toujours les mêmes monopoliser un plateau. Pour que cela fonctionne, il faut qu’un théâtre institutionnel ait de gros moyens, pour entretenir une vingtaine de comédiens toujours renouvelés, des jeunes, des confirmés, des stagiaires, des vieux, et leur donner du travail toute l’année, créant un répertoire varié», juge-t-il.
Cet objectif sera-t-il atteint à la Comédie une fois installée aux Eaux-Vives? Son codirecteur, Denis Maillefer, confirme œuvrer sur les modalités de l’ensemble permanent promis, composé d’une douzaine de comédiens que d’autres pourront compléter sur la base d’engagements sporadiques – «mais nous n’avons pas pour l’heure de modèle définitif», prévient-il. Au-delà de son périmètre, il se réjouit que des compagnies puissent «s’éloigner du coup par coup dans l’espoir de gagner en régularité logistique et économique. En plus d’être un gage de confiance, un camp de base stimule la productivité». «Ce «confort» gâterait-il la qualité des spectacles? Il permettrait au contraire de se concentrer sur le créatif», parie-t-il.

En chiffres

Sise rue du Cardinal-Journet 22 à Meyrin, la Maison des Compagnies totalise une superficie de 1500 m2 sur trois étages. En plus de 27 grandes fenêtres, elle compte 2 salles de répétition, respectivement de 277 m2 (7,5 m sous plafond) et 230 m2 (3,5 m sous plafond) dotées d’équipements techniques complets, dont les loyers s’échelonnent entre 1000 et 3000 francs pour la grande, 500 et 1500 pour la petite. S’y accolent 2 ateliers, 4 loges, 4 douches, 4 WC, 4 bureaux administratifs, 2 locaux techniques, un espace de médiation culturelle, une cuisine équipée de 48 m2, un quai de déchargement pour les éléments scénographiques. La construction de l’ouvrage, démarrée en novembre 2016 et financée par la Fondation Meyrinoise du Casino a coûté 8,3 millions de francs.

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