Lionel Bovier va évaluer les 3000 œuvres du Mamco

Musée d’art moderne et contemporainLe nouveau directeur assure «le changement dans la continuité» dans l'institution de la rue des Bains qui a 21 ans.

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Même étage, couloir identique, bureau semblable, immense et glacial, tapissé de livres. Une table de travail, spartiate. Mais la main qui se tend avec aisance sur le pas de la porte n’est plus celle de Christian Bernard, fondateur du Mamco en 1994 et directeur de l’institution jusqu’au 31 décembre 2015. C’est Lionel Bovier son successeur qui est désormais le maître des lieux.

Il vit et travaille rue des Bains, a reçu les clés du Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco) le 4 janvier et tenu mardi matin à 9 heures sa première conférence de presse. Nous lui avons demandé d’exposer sa vision de l’institution dont il prend les commandes. Rencontre.

Vous arrivez. Quelles sont vos priorités?

Cette année, je vais mettre l’accent sur les collections, terme que j’emploie toujours au pluriel puisqu’il inclut des œuvres achetées, données et déposées. Quand Christian Bernard a commencé le projet du Mamco, accepter des dépôts était une nécessité. Il y avait une toute petite collection, celle de l’Amam - l’Association pour un musée d’art moderne - pas suffisante pour construire une institution autour d’elle, mais assez intéressante pour en signaler les prémisses et indiquer de possibles développements. Il a donc démarché des collectionneurs qui ont fait des dépôts plus ou moins conséquents. Cette idée me semble toujours bonne, car on peut travailler avec ces ensembles, les étudier, les présenter, les publier avec plus de légèreté puisqu’on peut mettre fin à ce dépôt. Par contre, une fois que leur valeur historique, artistique et scientifique a été évaluée, la conséquence logique serait d’en acheter tout ou partie pour constituer une véritable collection. La collection, c’est à la fois le point de départ et d’arrivée des expositions.

Un directeur de musée doit-il réfléchir différemment pour un don que pour un achat?

Je pense que non. On dit oui à un don si on a envie d’acheter l’œuvre. On ne dit pas oui parce que c’est gratuit. Sinon, on ne montre jamais la pièce et personne n’est content.

Vous allez donc commencer par un examen en profondeur des collections.

Exactement, c’est pour moi le gros travail de cette année. Qu’est-ce qu’on a? Cela m’intéresse au premier chef à titre citoyen. Il y a entre 2 et 3000 œuvres, suivant comment l’on compte.

Vous n’avez évidemment pas préparé les expositions qui vont se tenir en février. Qu’en est-il de celles de mai-juin?

Quand on arrive dans un musée, on s’attend à trouver une année de programmation pleine dont on hérite. Ici, ce n’est pas le cas. J’ai hérité de projets éditoriaux pour une décennie, mais d’une seule séquence d’expositions, celle de février. Donc, oui, je travaille sur une nouvelle salve pour fin mai-début juin.

Allez-vous adopter le concept de votre prédécesseur: montrer le musée sous un jour presque entièrement nouveau trois fois par an? En effet, c’était la spécificité de ce lieu. Avec de très grosses implications au niveau du taux de rotation des œuvres. Près de 75% d’entre elles changeaient à trois reprises dans l’année. Vous imaginez ce que cela veut dire en termes de management des ressources humaines, de mobilité des œuvres, de congestion des caisses et de gestion des stocks. Je ne trouve pas que ce soit la méthode la plus intéressante, même si elle venait d’une idée généreuse: ne pas distinguer le temporaire du permanent. Ne pas dire: voilà ce que vous devez voir car cela ne dure qu’un temps, et le reste, vous pouvez venir quand voulez, ça sera toujours pareil. Il faut selon moi conserver le cœur de l’idée mais en changer les modalités, qui ne sont ni réalistes, ni raisonnables. Mon idée est de créer des événements au cœur d’une grande «exposition permanente» sur 3000 m2, construite autour d’une narration historique et de l’émergence de concepts critiques et théoriques, de scènes et de «mouvements», dans les quatre dernières décennies.

Donnez-nous des exemples.

Un(e) artiste dont la présence me semble essentielle pour raconter l’émergence de quelque chose à un moment donné aura peut-être une fois une œuvre, et une autre fois six salles. On peut, au sein de ce dispositif, étendre et réduire des ensembles tant monographiques que polygraphiques, obtenir un nouveau prêt qui change tout au niveau de la circulation dans le musée ou de l’articulation entre les salles, acheter une œuvre qui remet en perspective une séquence, etc. En outre, à l’intérieur de ce contexte, il y aura aussi des expositions dites temporaires, c’est-à-dire reposant sur des prêts temporaires, mais que nous ne ferons presque jamais seuls.

C’est un changement radical dans la politique du musée.

En effet. On entre là dans les vrais gros changements que j’entends opérer. Je ne crois pas qu’il soit défendable ni intéressant de travailler de son côté. J’adore avoir raison, mais quand on a raison tout seul trop longtemps, on a souvent tort! Ce n’est bon ni pour la diffusion du travail du musée, ni pour les coûts, ni pour les artistes qui font un effort important dans toute exposition monographique et sont intéressés à voir leur travail mis en avant via un réseau de plusieurs institutions.

Allez-vous collaborer activement avec d’autres musées?

Oui, je veux placer le Mamco au plan international mais aussi national. La réception des activités du musée à Paris est très bonne, à Zurich, elle l’est beaucoup moins. Il faut mettre en réseau le Mamco, mettre en commun les énergies.

Un historien de l’art succède à un philosophe. Cela va-t-il modifier le Mamco en profondeur?

Oui. La politique dans ce musée a été jusqu’ici tout à fait singulière, avec des agencements qui ne sont ni chronologiques, ni thématiques. Ils sont poétiques: il y a des noms pour les salles, des manières d’exposer qui varient beaucoup de l’une à l’autre, un jeu particulier avec les œuvres, les couleurs, les références… Ce sont des éléments identifiants forts pour le musée qui m’intéressent, mais que je ne garderai pas tous, ni tels quels. Mon idée est de remplacer cette poétique par des «circuits» qui reposent sur l’émergence de concepts critiques, théoriques - de «mouvements» artistiques comme on disait auparavant. C’est de l’histoire de l’art en actes que je souhaite faire.

En gommant cette singularité, ne craignez-vous pas de rendre le Mamco semblable à ce que l’on voit partout?

Non. Le risque serait l’effacement total de cette singularité. Il faut au contraire garder à ce musée son intelligence. Le Mamco est un musée intelligent. Il a su faire d’éventuelles faiblesses - par exemple une collection qui n’est pas aussi importante que d’autres en Suisse - une légèreté, donc une force. Une réactivité, une manière plus subjective d’assembler des pièces d’art contemporain. C’est pour cela que ce musée, et pas un autre, m’a attiré. Mais je compte aussi offrir au visiteur des parcours qui reposent sur des éléments de surgissements historiques plutôt que poétiques.

Allez-vous continuer d’impliquer des artistes dans le musée?

L’implication des artistes part d’une bonne intention, celle de leur laisser faire retour sur leur propre travail dans le cadre du musée. C’est une idée excitante, pas toujours facile à gérer, mais excitante.

Faire produire des œuvres pour une exposition vous paraît-il nécessaire?

C’est le rôle d’un centre d’art, pas d’un musée. J’aimerais connaître les œuvres que je souhaite exposer. On est censé travailler pour produire un effet d’ensemble qui fait sens, pas d’accompagner la production d’œuvres. Ce bâtiment industriel possède un caractère unique. L’aimez-vous?

Beaucoup. Il est simple, sans fard et sans apprêt. Il pourrait être mieux entretenu - ça, c’est un message de politique culturelle! - mais il m’intéresse car il ne contient pas de contraintes fortes dans la manière de montrer l’art contemporain. Tout est modulable, c’est pratique pour reconfigurer l’espace rapidement et à des prix raisonnables. J’aimerais collaborer davantage avec le Centre d’art contemporain et je pense qu’avec Andrea Bellini, cela sera rapidement le cas. Il faut réinventer le Mamco avec le Centre d’art et en relation aux autres acteurs de la scène locale et régionale.

Dans sa dénomination, le Mamco est dévolu à l’art contemporain mais aussi moderne. Quelle période souhaitez-vous montrer?

Dans mon premier mandat, qui est de cinq ans, je vais me concentrer sur l’art contemporain, de 1965 jusqu’aux années 2000. En cinq ans je n’ai pas le temps ni les moyens de m’attaquer à une grande exposition Giacometti comme chez Beyeler. Cela nécessiterait une mise aux normes complète du bâtiment. Mais si je peux effectuer un second mandat, je m’intéresserai à l’art moderne.

Votre prédécesseur affirme que le turn over trop rapide des directeurs est la plaie des musées aujourd’hui. Voyez-vous le Mamco comme un tremplin?

Il faut donner du temps à un musée pour qu’un travail prenne tout son sens. Je me suis fixé un premier objectif à cinq ans, qui est à la fois artistique, structurel, et s’exprimera également en termes d’accueil du public. Je pense que si je trouve autour de moi une situation dynamique, je fixerai de nouveaux objectifs ambitieux pour les cinq années suivantes. Mais je serai franc: je ne resterai pas 20 ans. Il est bon, un jour, de céder sa place et d’aller travailler ailleurs.

Pourquoi avoir brigué la direction du Mamco?

Refaire des expositions me démangeait. J’ai monté en tant que commissaire indépendant près de 60 accrochages et je n’ai pas pu résister à l’envie que le Mamco suscitait en moi en termes de possibilités d’expositions. Mon réseau en art contemporain est riche, mes collaborations avec les artistes nombreuses, car j’ai publié 700 livres avec eux, et pas seulement sur eux. Je n’ai pas de MBA de management culturel, ce qui se fait beaucoup aujourd’hui, mais la galerie Forde, à l’Usine, fonctionne toujours sur les statuts que nous avons rédigés Christophe Cherix et moi.

Vous avez travaillé durant 11 ans dans l’édition d’art. Diriger un musée, est-ce très différent?

Oui et non. Dans l’édition, le mouvement est centrifuge: vous publiez des imprimés que vous voulez faire circuler, qui partent de vous et circulent dans le monde, seuls. Le musée, c’est le contraire: votre désir est de faire venir à vous des visiteurs. C’est centripète. C’est pour cela qu’il faut impérativement que nous trouvions le moyen d’améliorer l’accueil des publics, les accès tant physiques que dans la communication.

Pensez-vous faire appel au mécénat?

C’est inévitable, et particulièrement compte tenu des ambitions qui sont les miennes, tant pour les expositions que pour enrichir les collections. Et c’est déjà le cas dans la structure même du Mamco, qui repose sur un partenariat entre le privé et le public. Je pense qu’on peut trouver à Genève de nombreuses personnes qui sont intéressées à pérenniser le musée et le voir se développer. Il faut avoir un projet clair et des objectifs concrets. J’ai l’espoir de convaincre des mécènes, des entreprises, des collègues et les pouvoirs publics de l’importance de créer aujourd’hui un cercle vertueux autour d’un projet fort pour le Mamco.

Voterez-vous en faveur de l’extension du MAH le 28 février?

Oui, et j’espère vraiment que ce projet sera approuvé. Un non serait un signal très négatif pour le rapport que le secteur privé entretient avec la culture et ne résoudrait en aucune façon la nécessité pour le MAH de procéder à une rénovation de son bâtiment et de ses équipements. La question est mal posée: il ne s’agit pas d’approuver un projet architectural, mais de choisir entre une rénovation forcément coûteuse, sans aucune amélioration des équipements et entièrement à la charge du public, et un projet qui propose quelque chose de neuf pour le musée et bénéficie de soutiens privés allégeant la facture publique. Je sais ce qui me semble préférable…

Créé: 12.01.2016, 15h19

De Zurich à Genève

Lionel Bovier, 45 ans, est cofondateur et directeur de la maison d’édition d’art contemporain JRP|Ringier. En quittant Zurich pour Genève, Lionel Bovier reviendra à ses origines, puisqu’il y est né et y a fait ses études. Il a même été critique à la Tribune de Genève, entre autres. Et a exercé comme codirecteur de la galerie Forde de l’Usine, commissaire d’exposition indépendant, enseignant à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Avant de fonder en 1993 sa maison d’édition, JRP Editions. Rachetée en 2004 par l’éditeur Ringier, elle est devenue une référence du domaine, produisant notamment le catalogue d’Art Basel.

Le communiqué qui a annoncé la nomination du nouveau directeur, fin juin, souligne que le nouveau directeur sera appelé à faire évoluer la mission du Mamco tout en respectant son héritage, sa singularité, ses engagements envers les artistes, et en valorisant ses collections. Et que Lionel Bovier possède des qualités entrepreneuriales avérées, une connaissance approfondie du milieu de l’art, l’expérience de la direction d’un espace d’exposition, et dispose d’un vaste réseau tant national qu’international. (MG)

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