Le Genevois Lionel Bovier prend ses aises aux commandes du Mamco

Art contemporainLe nouveau directeur a tenu ce mardi sa première conférence de presse pour exposer sa vision et ses projets. Rencontre.

Lionel Bovier, nouveau directeur du Musée d'art moderne et contemporain de Genève.

Lionel Bovier, nouveau directeur du Musée d'art moderne et contemporain de Genève. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Même étage, couloir identique, bureau semblable, immense et glacial, tapissé de livres. Mais la main qui se tend avec aisance sur le pas de la porte n’est plus celle de Christian Bernard, fondateur du Mamco en 1994 et directeur de l’institution jusqu’au 31 décembre 2015. C’est Lionel Bovier, son successeur, qui est désormais le maître des lieux. Il vit et travaille à la rue des Bains, clés du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) en poche.

Vous arrivez au Mamco. Quelles sont vos priorités?
Cette année, je vais mettre l’accent sur les collections, terme que j’emploie au pluriel puisqu’il inclut des œuvres achetées, données et déposées. Quand Christian Bernard a commencé, accepter des dépôts était une nécessité. Il y avait une petite collection, celle de l’Amam – l’Association pour un musée d’art moderne – pas suffisante pour construire un musée autour d’elle. Il a donc démarché des collectionneurs qui ont effectué des dépôts. Cette idée me semble toujours bonne: on peut travailler avec ces ensembles, les étudier, les présenter, les publier avec plus de légèreté puisqu’on peut mettre fin à ce dépôt. Par contre, une fois leur valeur historique, artistique et scientifique évaluée, il serait logique d’en acheter tout ou partie pour constituer une véritable collection.

Vous allez donc commencer par un examen des collections...
Exactement, c’est le gros travail de cette année. Qu’est-ce qu’on a? Cela m’intéresse à titre citoyen. Il y a entre 2000 et 3000 œuvres, suivant comment l’on compte.

Vous n’avez évidemment pas préparé les expositions qui vont se tenir en février. Qu’en est-il de celles de mai-juin?
Quand on arrive dans un musée, on s’attend à trouver une année de programmation pleine dont on hérite. Ici, ce n’est pas le cas. J’ai hérité de projets éditoriaux pour une décennie, mais d’une seule séquence d’expositions, celle de février. Donc, oui, je travaille sur une nouvelle salve pour fin mai-début juin.

Allez-vous adopter le concept de votre prédécesseur: montrer le musée sous un jour presque nouveau trois fois par an?
En effet, c’était la spécificité de ce lieu. Avec de très grosses implications au niveau du taux de rotation des œuvres. Près de 75% d’entre elles changeaient à trois reprises dans l’année. Vous imaginez ce que cela veut dire en termes de management des ressources humaines, de mobilité des œuvres, de congestion des caisses et de gestion des stocks. Je ne trouve pas que ce soit la méthode la plus intéressante, même si elle venait d’une idée généreuse: ne pas distinguer le temporaire du permanent. Ne pas dire: «Voilà ce que vous devez voir car cela ne dure qu’un temps, et le reste, vous pouvez venir quand vous voulez, ça sera toujours pareil.» Il faut conserver le cœur de l’idée mais en changer les modalités, qui ne sont ni réalistes, ni raisonnables. Mon idée est de créer des événements au sein d’une grande «exposition permanente» sur 3000 m2, construite autour d’une narration historique et de l’émergence de concepts critiques et théoriques, de scènes et de «mouvements», dans les quatre dernières décennies.

Donnez-nous des exemples.
Un(e) artiste dont la présence me semble essentielle pour raconter l’émergence de quelque chose à un moment donné aura peut-être une fois une œuvre, et une autre fois six salles. On peut, au sein de ce dispositif, étendre et réduire des ensembles, obtenir un nouveau prêt qui change tout au niveau de la circulation dans le musée ou de l’articulation entre les salles, acheter une œuvre qui remet en perspective une séquence, etc. En outre, à l’intérieur de ce contexte, il y aura aussi des expositions dites temporaires, c’est-à-dire reposant sur des prêts que nous ne ferons presque jamais seuls.

C’est un gros changement dans la politique du musée.
En effet. Je ne crois pas qu’il soit défendable ou intéressant de travailler de son côté. J’adore avoir raison. Mais quand on a raison tout seul, on a souvent tort! Ce n’est bon ni pour la diffusion du travail du musée, ni pour les coûts, ni pour les artistes.

Allez-vous collaborer avec d’autres musées?
Oui, je veux placer le Mamco au plan international mais aussi national. La réception des activités du musée à Paris est très bonne; à Zurich, elle l’est beaucoup moins. Il faut mettre en réseau le Mamco.

Un historien de l’art succède à un philosophe. Cela va-t-il modifier le Mamco en profondeur?
Oui. La politique de ce musée était singulière, avec des agencements ni chronologiques ni thématiques, mais poétiques: il y a des noms pour les salles, des manières d’exposer qui varient de l’une à l’autre, un jeu particulier avec les œuvres, les couleurs, les références… Ces éléments identifiants forts m’intéressent, mais je ne les garderai pas tous, ni tels quels. Mon idée? Remplacer cette poétique par des «circuits» reposant sur l’émergence de concepts critiques, théoriques, de «mouvements» artistiques. Je souhaite faire de l’histoire de l’art en actes.

En gommant cette singularité, ne craignez-vous pas de rendre le Mamco semblable à ce que l’on voit partout?
Non. Le risque serait l’effacement total de cette singularité. Il faut au contraire garder à ce musée son intelligence. Le Mamco est un musée intelligent. Il a su faire d’éventuelles faiblesses – par exemple une collection qui n’est pas aussi importante que d’autres en Suisse – une légèreté, donc une force. Il y a une réactivité, une manière plus subjective d’assembler des pièces d’art contemporain qui m’ont attiré ici.

Allez-vous continuer d’impliquer des artistes dans le musée?
L’implication des artistes part d’une bonne intention, celle de leur laisser faire retour sur leur propre travail dans le cadre du musée. C’est une idée excitante, pas toujours facile à gérer, mais excitante.

Ce bâtiment industriel possède un caractère unique. L’aimez-vous?
Beaucoup. Il est simple, sans fard et sans apprêt. Il pourrait être mieux entretenu – ça, c’est un message de politique culturelle! – mais il m’intéresse car il ne contient pas de contraintes fortes dans la manière de montrer l’art contemporain. J’aimerais collaborer davantage avec le Centre d’art contemporain et je pense qu’avec Andrea Bellini, cela sera rapidement le cas.

Dans sa dénomination, le Mamco est dévolu à l’art contemporain mais aussi moderne. Quelle période souhaitez-vous montrer?
Dans mon premier mandat de cinq ans, je vais me concentrer sur l’art contemporain, de 1965 jusqu’aux années 2000. En cinq ans, je n’ai pas le temps ni les moyens de m’attaquer à une grande exposition Giacometti comme chez Beyeler. Cela nécessiterait une mise aux normes complète du bâtiment. Mais si je peux effectuer un second mandat, je m’intéresserai à l’art moderne.

Votre prédécesseur affirme que le turn over trop rapide des directeurs est la plaie des musées aujourd’hui. Voyez-vous le Mamco comme un tremplin?
Il faut donner du temps à un musée pour qu’un travail prenne tout son sens. Je me suis fixé un premier objectif à cinq ans, qui est à la fois artistique, structurel et s’exprimera également en termes d’accueil du public. Je pense que si je trouve autour de moi une situation dynamique, je fixerai de nouveaux objectifs ambitieux pour les cinq années suivantes. Mais je serai franc: je ne resterai pas vingt ans.

Pourquoi avoir brigué la direction du Mamco?
Refaire des expositions me démangeait. J’ai monté en tant que commissaire indépendant près de 60 accrochages et je n’ai pas pu résister à l’envie que le Mamco suscitait en moi en termes de possibilités d’expositions.

Vous avez travaillé onze ans dans l’édition d’art. Diriger un musée, est-ce très différent?
Oui et non. Dans l’édition, le mouvement est centrifuge: vous publiez des imprimés que vous voulez faire circuler dans le monde. Le musée, c’est le contraire: votre désir est de faire venir des visiteurs, c’est centripète. Il est donc essentiel d’améliorer l’accueil des publics et l’accès.

Pensez-vous faire appel au mécénat?
C’est inévitable, compte tenu de mes ambitions pour les expositions et pour enrichir la collection. Et du reste, dans sa structure, le Mamco repose déjà sur un partenariat privé-public. On peut trouver à Genève de nombreuses personnes intéressées à pérenniser le musée et le développer. J’ai l’espoir de convaincre des mécènes, des entreprises, des collègues et les pouvoirs publics sur la base d’un projet clair et d’objectifs concrets.

Voterez-vous en faveur de l’extension du MAH le 28 février?
Oui, et j’espère vraiment que ce projet sera approuvé. Un non serait un signal très négatif pour le rapport que le secteur privé entretient avec la culture. Il ne résoudrait en aucune façon la nécessité pour le MAH de procéder à une rénovation de son bâtiment et de ses équipements. La question est mal posée: il ne s’agit pas d’approuver un projet architectural, mais de choisir entre une rénovation forcément coûteuse, sans aucune amélioration des équipements et entièrement à la charge du public, et un projet qui propose quelque chose de nouveau pour le musée et qui bénéficie de soutiens privés allégeant la facture publique. Je sais ce qui me semble préférable…

Créé: 12.01.2016, 11h54

Un travail «en cours d’élaboration»

«In course of arrangement». Un écriteau de plexiglas annonce la couleur: Lionel Bovier s’est mis au travail, mais ce que le directeur du Mamco veut faire de l’institution n’est pas encore gravé dans le marbre. Comme une exposition ou une vitrine, son action est en cours d’élaboration. Offert par un ami graphiste pour son entrée en fonction, le cartel lui permet de temporiser sur «les questions très précises» lors de sa première conférence de presse.

Car pour les grandes lignes, Lionel Bovier, historien de l’art de 45?ans d’origine genevoise, a les idées claires (lire l’interview ci-dessus). Il les a consignées sur une demi-page A4 de mots-clés. Politique de circulation dans le musée, calendrier – il y aura six grandes salves d’expositions par année et non plus trois –, accès amélioré, rayonnement au plan international et partenariat avec le Centre d’art contemporain voisin figurent au programme.

Pour ce qui est de l’actualité immédiate, le directeur annonce qu’à l’occasion de l’anniversaire de l’art – fixé arbitrairement au 17 janvier par Robert Filliou – le Mamco sèmera des indices dans le musée et ses alentours en vue d’une fête à laquelle les Genevois seront conviés «en été, dans le ciel»… Pour le reste, mystère!

Quant aux événements de ce printemps, ils sont au nombre de quatre: Valentin Carron s’est servi dans les collections du Mamco pour monter Il ritmo progressivo à artgenève. Au Mamco, on va réanimer les bestioles excentriques de Bruno Pélassy, montrer le travail de Marnie Weber avec Once Upon a Time In Forevermore – notamment le premier long-métrage de cette plasticienne, musicienne et cinéaste californienne qui exhume les secrets de l’inconscient collectif américain. Et la lauréate du Prix Manor 2016, Emilie Parendeau, exposera Ça m’inquiète toujours ces sirènes.
P.Z.

Valentin Carron, Il ritmo progressivo, artgenève, du 28 au 31 janvier, Palexpo.
Au Mamco, 10, rue des Vieux Grenadiers, du 24 février au 1er mai: Marnie Weber, Once Upon a Time In Forevermore, Bruno Pélassy et Emilie Parendeau, Prix Manor 2016, Ça m'inquiète toujours ces sirènes.

Infos sur www.mamco.ch

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