La troupe de danse israélienne Batsheva fait sursauter Genève

ControverseUn appel au boycott a été lancé contre la compagnie invitée.

Le «Last Work» de l’Israélien Ohad Naharin met dos à dos valeur esthétique et combat politique.

Le «Last Work» de l’Israélien Ohad Naharin met dos à dos valeur esthétique et combat politique. Image: GADI DAGON

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Au début de novembre, le collectif BDS Genève (Boycott Désinvestissement Sanctions), engagé «contre Israël jusqu’à la fin de l’apartheid et de l’occupation en Palestine», diffusait une lettre ouverte appelant au boycott de la compagnie de danse telavivienne Batsheva, invitée au BFM pour trois représentations à la mi-décembre, conjointement par le Théâtre Forum Meyrin (TFM) et l’Association pour la danse contemporaine (ADC). Cette lettre (lire nos éditions Web du 9 novembre) pointait le rôle d’«ambassadrice de la culture israélienne» de la troupe. Nous avons sollicité la réaction d’Anne Brüschweiler, directrice du TFM, coorganisatrice de l’événement et cosignataire en 2014, avec 640 acteurs culturels suisses, de la Déclaration de solidarité avec la Palestine contre les bombardements israéliens sur la bande de Gaza.

Subventions et liberté

Fondée en 1964 par Martha Graham et la baronne Batsheva de Rothschild, la compagnie est notamment accusée par ses détracteurs de bénéficier d’un subventionnement conséquent de la Division des affaires culturelles et scientifiques du Ministère des affaires étrangères (DACS) de l’État d’Israël, qui, en échange, demande aux artistes qu’ils «s’engagent à promouvoir les intérêts d’Israël via la culture et les arts, en contribuant à créer une image positive du pays». Anne Brüschweiler n’a «pas les moyens de vérifier ce fait». «Ce que je sais, module-t-elle, c’est que, chez nous, les fonds proviennent parfois de Pro Helvetia. Quand le plasticien Thomas Hirschhorn a déplu à Blocher dans une exposition au Centre culturel suisse de Paris, il a été question de suspendre le financement de ce lieu. Toute subvention publique soumet les artistes à une forme de révérence. La liberté artistique doit toujours se défendre âprement.»

La campagne de BDS reproche également au directeur de la Cie Batsheva, Ohad Naharin, d’avoir participé à la Conférence Herzliya, «une sorte de Forum de Davos» organisé chaque année en vue de discuter de la sécurité et de la politique étrangère du pays. Ce qui, pour les activistes, tranche avec la «légende de dissident» du chorégraphe. Anne Brüschweiler relativise: «J’ai des amis peu favorables aux intérêts du capitalisme qui sont allés à Davos pour tenter de secouer le cocotier. Faisaient-ils allégeance? Plus largement, comment se comporter avec l’ennemi? Entre-t-on en dialogue avec lui?» Par ailleurs, la Genevoise ne prétend pas «connaître les convictions intimes d’Ohad Naharin».

Autre point soulevé par le collectif propalestinien: le fait que la Cie Batsheva (100 salariés) touche 6 millions de francs suisses par année, par voie de dons privés et de subventions publiques, quand «l’ensemble de la culture du million et demi de Palestiniens citoyens de l’État israélien est subventionné à hauteur de 5 millions», ce qui relève pour BDS d’une «ségrégation». Réaction de la balletomane genevoise: «Je programme 40 spectacles en une saison, je ne vais pas fouiller les comptes de chaque compagnie.» Elle détaille en revanche sa démarche: «Batsheva est l’une des meilleures compagnies de danse du monde en ce moment. Je suis allée voir ses spectacles partout en Europe. Avec l’ADC, nous avons invité le magnifique Last Work, tout en nous doutant que cette venue créerait la polémique. Je suis mal à l’aise avec toute forme de boycott artistique. Juge-t-on l’œuvre ou l’artiste? Il se trouve que, personnellement, je n’inviterais pas Bertrand Cantat, mais Naharin n’est à mes yeux coupable de rien, sinon d’être Israélien – ce qui n’est pas une faute.»

Créée en 2015, la pièce pour 18 danseurs prochainement accueillie évoque, à travers une «gestuelle sous pression», la «menace» et le «danger», selon le dossier de presse. D’où proviendrait la menace? La coprogrammatrice rappelle que Naharin a plusieurs fois commenté l’ironie du titre de ce spectacle: «Il avait l’impression de se trouver à la limite de ce que permet le politiquement correct israélien. Face à la menace, soit d’une guerre, soit de sa propre censure, il se voyait réaliser sa dernière chorégraphie. J’en ai conclu qu’il gardait une certaine distance vis-à-vis de la politique israélienne.» En place depuis 1990, l’artiste de 65 ans a fait savoir récemment qu’il renonçait à sa fonction de directeur artistique de la Batsheva Dance Company dès septembre 2018, pour se consacrer entièrement à celle de chorégraphe associé.

Propagande et censure

Impossible, vu les enjeux qui entourent le débat, de ne pas l’élargir avec notre interlocutrice. La propagande fait-elle partie intégrante de la vie politique? «Les pays étant devenus des marques, on est dans la propagande marketing, estime-t-elle. Présence suisse est à ce titre un outil de la propagande suisse.» La censure doit-elle être combattue coûte que coûte? «Il s’agit là d’un véritable dilemme. J’ai tranché dans un sens, mais je comprends les arguments qui vont dans l’autre. On s’en remet à sa conscience. L’essentiel est de dialoguer en reconnaissant ce dilemme.» Ce dernier affleurera peut-être lors de la rencontre prévue à l’issue de la représentation du dimanche 17 – d’ores et déjà complète – entre un membre de la compagnie, Luc Jacobs, et le public. Quant à BDS, il n’interviendra pas à cette occasion. «Notre action se situe en amont, déclare sa porte-parole, Mary Honderich, et vise à informer le public de la réalité des spectacles qui s’offrent à lui. Cela dit, nous ne refusons aucunement le débat avec les programmateurs.»

«Last Work» BFM, du 17 au 19 déc. Complet. www.adc-geneve.ch, www.forum-meyrin.ch (TDG)

Créé: 05.12.2017, 17h03

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