Jean-Luc Bideau, baril de brut

InterviewLa «gueule» du nouveau cinéma suisse des années 70, intacte après plusieurs raids remarqués dans le PAF, occupera sans filet, mardi, la scène de Saint-Gervais. À quelques jours du saut dans le vide, on prend sa température.

Image: GEORGES CABRERA

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Balayé, l’anonymat, en présence de cette carrure, de cette voix, de ce regard turquoise: il faut renoncer à passer inaperçu. Avaler un café avec Jean-Luc Bideau, c’est connaître, par procuration, l’ivresse du succès populaire. En une heure, au tea-room où rendez-vous était pris jeudi, au moins une demi-douzaine de clients le hèlent. Les plus vieux pour les films de Tanner, Soutter ou Goretta, les plus simples pour la sitcom de Canal+ H (avec Éric et Ramzy ainsi que Jamel Debbouze), les plus pointus pour la série d’Arte Ainsi soient-ils (sur le quotidien d’un séminaire religieux). L’acteur, 77 ans, ne cache pas sa satisfaction et paie la tournée à ses fans. Rien ne saurait entamer son caractère entier, ses inusables «bonnard», ses coups de gueule brouillons, ses traits d’humour potaches. Bideau, comme Michel Simon avant lui, c’est un minerai brut, extrait du sol genevois.

Il y a dix ans, vous confiiez au «Matin» vos soucis de prostate. Comment allez-vous aujourd’hui?

Ben, ça s’est réglé. C’est un sujet dont on n’ose pas parler, même s’il y a pas mal de mecs de mon âge qui ont ce problème. L’urologue, il te dit: «Le capitaine des pompiers a été opéré, il a des rapports sexuels admirables, aucun problème, vous verrez.» En fait, zéro pointé: c’est pas vrai. Mais maintenant, rien à foutre. J’ai connu pire, depuis. On m’a ouvert pour me changer la valve. On vous arrête les poumons et le cœur, et on vous remplace ce qui est pourri. Mais le cœur ne repartait pas, il a fallu envoyer la sauce trente fois pour que ça redémarre. (Il pouffe.) Je me remets, tout va bien.

Incarner la «gueule» – et même la grande gueule – du nouveau cinéma suisse des années 70, vous en avez marre, après cinquante ans?

Non, pas moi. Mais ma femme, oui. Cela dit, on m’aborde plus souvent aujourd’hui pour me parler de mon personnage de Strauss dans H… Alors que La salamandre ou Et la tendresse? Bordel!, rien, le peuple n’a pas retenu, il n’y a qu’à Saint-Gervais qu’on s’en souvient! (De la table voisine, une dame lui lance un sourire. Il bombe le torse et crie: «H» ? – Non, plutôt un titre dans le genre «amen»… «Ainsi soient-ils!» se ravise-t-elle. – Voilà, vous voyez? Ça, c’est le public intello!») Quels souvenirs gardez-vous de vos années à la Comédie-Française?

C’était une sorte de revanche. Quand j’étais au Conservatoire, qui sert d’antichambre au Français, on espérait tous y entrer. On ne m’y a pas engagé à l’époque, et tant mieux. Vingt ans plus tard, Vitez me demande, et j’ai l’impression de réussir quelque chose. Une fois le pied dedans, c’est le sacerdoce. Tu ne peux plus travailler ailleurs, tu dois demander des autorisations pour tout, tu joues trois textes en alternance sur une semaine. J’y ai eu de très beaux rôles, puis je me suis dit que ce n’était pas pour moi, et je me suis cassé.

Aujourd’hui, vous vous sentez chez vous dans le format de la série télévisée?

C’est par accident tout ça. Je n’ai jamais eu le désir de rentrer là-dedans. La carrière d’un mec ne s’organise pas. Tout d’un coup ça arrive, et il faut y aller, profiter de l’occasion. Il n’y a ni règles ni recettes. Il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise avec ces trois mecs de la banlieue qui se foutaient de ma gueule. «T’es une caillera, j’vais te foncedé»: ça veut dire? (Il applaudit la traduction)

Quels sont les vieillards de fiction qui pourraient encore vous tenter?

Ma femme prétend que je ne suis plus capable d’apprendre par cœur. Pas plus tard qu’hier, elle me disait: «Tu ralentis, Jean-Luc.» Ensuite, elle m’a traité de bourreau, et on a dormi séparément! Comme c’est son anniversaire demain, il faut qu’on s’accorde une trêve. J’ai préparé le cadeau.

Votre famille – épouse metteuse en scène, fils directeur de Présence Suisse, fille médecin – joue un rôle très central dans votre vie…

Le clan Bideau est très organisé par Marcella. Dès notre arrivée en Suisse, à la fin des années 60, elle a tout concentré sur notre famille, qui compte maintenant douze membres. Moi, je restais un peu anar, en marge. Elle m’a maté. Mais je lui suis reconnaissant, nos enfants réussissent, elle les a tenus. Sa rigueur, Marcella l’applique aussi à ses mises en scène, elle ne lâche rien. Notre affaire de famille ressemble un peu à celle de Georges et Ludmilla Pitoëff. Marcella aurait pu faire une plus grosse carrière que moi, et vous seriez en train de l’interviewer, elle. Moi, je suis un mec fragile, elle ou une autre m’aurait de toute façon influencé.

On a pu lire récemment que vous projetez de fonder une école fédérale du cinéma. Qu’en est-il?

J’ai le sentiment qu’il manque une cohésion entre les différents métiers du cinéma, et que les écoles de Zurich, Lucerne, Lausanne et Genève sont trop théoriques. On devrait pouvoir rentrer dans la matière vive. Si on met les langues nationales ensemble, tous les techniciens, les comédiens de la Manufacture, si on mélange tout, on obtiendra une âme. Aujourd’hui, on enchaîne bachelor et master, il manque du souffle. Je suis un Don Quichotte, cette école polytechnique ne se fera probablement jamais, mais au lieu de rendre des hommages, je trouve qu’on devrait créer les conditions d’un renouveau. D’après mon fils, Nicolas, la culture suisse sera entièrement repensée au niveau fédéral d’ici à deux ans, c’est là qu’il faudra agir.

Des projets artistiques, en parallèle?

Oui, avec Marcella et le trompettiste Éric Truffaz, nous aimerions monter un texte de Gainsbourg, Evguénie Sokolov, sur un pétomane qui fait des peintures avec ses pets! J’ai un projet de film aussi, dans lequel je jouerai Lee Marvin. Claude-Inga Barbey écrit le scénario, la TV me soutient, et on cherche un réalisateur.

Mardi, vous occuperez la scène du Théâtre Saint-Gervais, avec «Drama». C’est quoi, l’idée?

La soirée sera absolument vide! Rien n’est préétabli. J’ai demandé à Philippe Macasdar de monter sur scène sans aucun projet, ni texte à mémoriser, ni décor, ni costume, ni répétitions préalables. J’arrive sur scène et on voit ce qui se passe. Ce sera de l’improvisation pure. Seul, moi devant vous. Ce sera peut-être le bide absolu, mais je m’en fous. Si après vingt minutes, il ne se passe rien, j’invective ou je me casse. Je suis curieux de voir l’effet d’un spectacle non préparé, basé seulement sur le fait que je suis Jean-Luc Bideau – hélas.

À quoi devez-vous votre bonne étoile?

On ne décide pas de ce qu’on est. Je ne dirige rien du tout, les événements s’organisent comme cela, c’est tout. Je ne maîtrise pas ma carrière comme un Maudet, je me laisse porter. La chance que j’ai eue! Je vais voir Tanner, qui est en pyjama, pour son premier film, Charles mort ou vif, et il me prend! Après, ça démarre. Quel accident!

Avez-vous des modèles?

Je suis très jaloux, ça me sert de dynamique. Gérard Depardieu, Michel Simon, Charles Laughton sont des modèles, oui. Ils viennent de rien, ils ne vont nulle part, mais ils sont plus présents que quiconque, fabuleux! Imaginez Michel Simon qui prend des photos à Plainpalais, Georges Pitoëff le voit, avec sa tronche, et lui demande s’il ne veut pas faire l’acteur. (Suit une impayable imitation) Pareil: je suis simplement un physique, un tempérament, le hasard a fait le reste.

En quoi avez-vous progressé, en tant qu’acteur et en tant qu’homme?

Grâce au cinéma suisse, j’ai gagné en confiance. L’expérience m’a laissé moins traqueux. J’ai obtenu une assise, qui m’a permis de ne pas être transparent. Que la cliente m’ait reconnu est assez agréable et me donne de la force de m’engager plus sûrement dans mes rôles.

Drama, Théâtre Saint-Gervais, ma 19 à 19h, www.saintgervais.ch (TDG)

Créé: 16.12.2017, 11h59

Bio express

1940 Naît à Genève. 1959 Entre au Conservatoire de Paris. 1968 Rencontre sa future épouse, la dramaturge tchèque Marcella Salivarova. Ils auront deux enfants – et six petits-enfants. Années 70 Devient l’acteur fétiche du nouveau cinéma suisse. 1979 Et la tendresse? Bordel! lui vaut un franc succès critique et populaire. 1988-1998 Pensionnaire puis sociétaire à la Comédie-Française. 1998-2002 Série H sur Canal+ aux côtés d’Éric et Ramzy ainsi que Jamel Debbouze. 2012 Série Ainsi soient-ils sur Arte.

Bideau, un alpiniste parmi d’autres à se ravitailler au «Camp de base»

Pour sa dernière saison au cockpit du Théâtre Saint-Gervais, Philippe «Massacre d’art», dans la bouche amie de Jean-Luc Bideau, a transformé la fusée rue du Temple en Grand Hôtel. Ou en auberge espagnole, car la programmation y brasse plus que jamais des formes, des supports et des propositions aussi éclatés qu’hétéroclites. Parmi eux, le Camp de base, perché au 7e étage, tient lieu de centre de ravitaillement artistique. Y bivouaquent de novembre à juin une trentaine de formes éphémères, légères et modulables, adaptées à la scénographie due au collectif Galta. Après Carlo Brandt ou Fabienne Abramovich, passé le Drama imminent de Jean-Luc Bideau, se produira en janvier l’auteur résident Julien Mages, qui révélera dans Un siècle assassiné un aperçu de son projet au long cours, un livre-somme recouvrant cent ans d’humanité. Suivront des lectures par Philippe Macasdar de textes signés Attilio Sandro Palese. En février, le percutant tandem Christian Geoffroy Schlittler-Barbara Schlittler dressera un état des lieux théâtral de la société civile suisse dans Tout va bien.ch. Dans la foulée, une version féminine du calvaire christique, mais transposée en milieu domestique, verra la Grecque Lena Kitsopoulou dévoiler Cry en représentation unique. Avec un peu de chance, les sommets étant propices aux échos, les voix émises depuis le Camp de base devraient se répondre dans la durée.

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