Jean Ziegler, Régis Debray et Marc Bonnant ravissent le Théâtre de Carouge

Joute oratoireLe sociologue bernois, l'essayiste français et l'avocat genevois ont livré lundi soir une bataille d'idées sans merci sur le rôle de l'intellectuel, au grand bonheur du public.

Jean Ziegler et Marc Bonnant, image réalisée avant le spectacle.

Jean Ziegler et Marc Bonnant, image réalisée avant le spectacle. Image: Steeve Iuncker Gomez

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Les places s'arrachaient depuis des jours. Sur le site de petites annonces anibis.ch, les «cherche 2 billets pour le débat bonnant-ziegler-debray» fleurissaient. Lundi 8 décembre 2014, le Théâtre de Carouge hébergeait la soirée le plus attendue du mois (organisée par le Théâtre des amis), à savoir le débat entre le sociologue bernois Jean Ziegler, l'essayiste français Régis Debray et l'avocat genevois Marc Bonnant. Le thème? Définir le rôle de l'intellectuel.

A côté de nous dans la salle remplie jusqu'au dernier strapontin – une vingtaine de spectateurs ayant même été installés sur la scène –, Andrea Perrone, venu de la Vallée de Joux pour l'occasion: «Je suis un fan absolu de Marc Bonnant, confie le jeune homme de 23 ans en souriant. Je n'ai pas raté une seule de ses interventions publiques depuis 4 ou 5 ans.» Ce qu'il admire chez l'avocat? «Sa rhétorique, ses idées, son esprit».

Sur scène, un décor de théâtre composé d'une façade avec portes, fenêtres et escaliers, rappelle que la disputatio qui se déroulera sur les planches se situe plus sous le signe du divertissement que sous celui de la conférence. Les trois invités prennent place, introduits par Dominique Von Burg, ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève, qui explique brièvement les règles du jeu: 20 minutes à chacun pour expliquer sa thèse, séparées par 2 fois 5 minutes donnant la possibilité aux deux autres intervenants de répondre directement à l'exposé du premier.

L'intellectuel, «censeur des mœurs», l'intellectuelle, «féministe castratrice»

Marc Bonnant, vêtu d'un élégant costume noir qui le distingue de ses interlocuteurs abordant une tenue plus décontractée – pantalon orange et veste à carreaux bleutée pour Régis Debray –, sera le premier à prendre la parole. En bon rhétoricien, il met le public dans sa poche – étape cruciale de la captatio benevolentiae – en adressant des piques à son «ami» Jean Ziegler, écrivain de gauche et le plus à l'opposé de sa propre position: «Vous aviez peur de vous faire siffler en entrant sur scène car vous pensiez que le public n'était venu que pour m'entendre, mais je vous rassure, il n'y a que des bourgeois dans la salle.» Marc Bonnant s'applique ensuite avec force bons mots et tournures élégantes à démonter la posture de l'intellectuel engagé: «L'intellectuel est celui qui est convaincu de penser plus juste que les autres et qui le fait savoir. Il se place en censeur des mœurs en politique, alors qu'il tire son savoir d'un domaine qui n'a rien à voir avec la politique.»

S'attirant rires et applaudissements, le bâtonnier genevois divise pourtant lorsqu'il prend une moue ironique pour parler des femmes intellectuelles, ne prenant la peine que de citer Simone de Beauvoir cette «figure du féminisme castrateur», avant de glisser sur l'avortement, soit la «liberté individuelle prise sur la vie d'autrui», et la théorie des genres. Lorsqu'il répondra au discours de Jean Ziegler sur les inégalités sociales, Marc Bonnant créée un petit malaise en avançant comme seul argument de défense que les «damnés de la terre sont les actuels dominants»: «Lampedusa, les frontaliers travaillant aux TPG, ils sont partout! Nous n'avons plus de prolétaires, le rêve du prolétaire est de devenir un bourgeois.» Mais le public ne lui tient pas rigueur de ce raisonnement un peu court, tant l'avocat sait faire rire de sa nostalgie de l'«avant 1789»: «Je préfère la charité à la solidarité, au moins on peut choisir nos pauvres, que l'on souhaite infiniment reconnaissants, bien sûr.»

Insurgé contre «l'empire des oligarques»

Jean Ziegler, qui «s'en veut d'applaudir» cet adversaire idéologique «séduisant, mais dangereux», déclame avec moins de bons mots mais un fort accent suisse-allemand un plaidoyer pour l'engagement de l'intellectuel contre la «société cannibale»: il rappelle que 52% du PIB mondial est possédé par quelque 500 sociétés, qu'il appelle «l'empire des oligarques». Il s'insurge contre le néo-libéralisme déshumanisé, responsable du fait que «nous avons de quoi nourrir 12 milliards de personnes sur terre, or chaque 5 secondes, un enfant meurt de faim dans le monde». Finissant sur une touche plus positive, Jean Ziegler cite le poète chilien Pablo Neruda: «Nos ennemis peuvent couper toutes les fleurs, mais ils ne seront jamais maîtres du printemps.»

«Les lecteurs deviennent des voyeurs»

Quand à Régis Debray, moins optimiste que le sociologue bernois, il s'appliquera à démontrer que la figure de l'intellectuel est morte. Il loue d'abord les intellectuels qui ont eu le courage «non pas de s'opposer à leurs ennemis, mais à leurs amis» - il cite André Gide qui s'est distancié du communisme et Georges Bernanos, qui de conviction monarchiste, a dénoncé les crimes commis par les franquistes en Espagne. Mais bien vite, il déclare que «l'intellectuel n'a plus la place de s'exprimer, d'argumenter dans les médias.» Que l'on s'intéresse moins aux idées qu'aux personnes et que l'intellectuel doit se mettre en scène. Que les «lecteurs deviennent des voyeurs,» et que pire encore, internet et réseaux sociaux oblige, tout le monde peut s'exprimer, ce qui permet à «des interventionnistes professionnels qui parlent sans savoir s'informer» de donner leur avis.

Au final, si le monde a continué de tourner au sortir de la disputatio, les trois orateurs ont joué leur rôle d'intellectuel chacun dans leur registre, pour le plus grand bonheur des spectateurs. (TDG)

Créé: 08.12.2014, 23h45

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