«Jean Starobinski avait le génie de l’interprétation»

HommageLe grand homme de lettres genevois est décédé lundi 4 mars. Il avait 98 ans.

Jean Starobinski et ce regard attentif qu’il portait sur tout et sur chacun.

Jean Starobinski et ce regard attentif qu’il portait sur tout et sur chacun. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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«Il est parti à bout de souffle, entouré de ses trois fils Michel, Pierre et Georges. C’est un immense privilège pour nous d’avoir pu lui dire: «Papa, on est là», et de l’entendre nous répondre trois fois «Oui!» pleinement conscient de son état, en tant que médecin.» Pierre Starobinski, quelques heures après l’inhumation de son père au cimetière de Veyrier, se souvient de la préoccupation principale du défunt à propos de ses enfants: qu’ils aient une passion: «Une vie, selon lui, devait se passer en dialogue avec ce qui nous remplit. Mon père est resté curieux jusqu’au dernier instant.»

À la table des Starobinski, «les enfants étaient associés aux savoirs européens réunis» autour de Jean. «Albert Cohen m’a fait sauter sur ses genoux, Nicolas Bouvier nous racontait des histoires pour nous endormir et nous avons labouré les champs de Denis de Rougemont», se souvient Pierre Starobinski.

«Un esprit universel»

C’est la loi des séries. À l’annonce du décès de Jean Starobinski, son disciple Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Martin Bodmer à Cologny, s’exclame: «Après Bernhard Böschenstein et tout récemment Michel Jeanneret, nos anciens nous quittent sans prévenir.» Il a bien connu l’as genevois de la critique littéraire. Un titre qui fait réagir Berchtold: «En parler seulement ainsi, c’est donner un reflet partiel de ce qu’il a été. Il était un esprit universel, l’un des derniers peut-être», affirme l’érudit. «Sa culture englobait de nombreux domaines de la connaissance, l’éloignant des chapelles et des prés carrés. Il a fait des études de médecine, tout en étant musicien et homme de lettres.»

Jean Starobinski était attaché à Genève. «Il aurait pu accepter des postes universitaires de premier plan et fort bien payés aux États-Unis, il aurait pu briller en France, mais il est toujours resté fidèle à sa ville natale», remarque Jacques Berchtold. «Ayant enseigné moi-même plusieurs années à la Sorbonne, je peux dire sans me tromper que Jean Starobinski n’y aurait pas été à son aise. En France, chaque professeur doit rester enfermé dans sa spécialité et surtout ne pas s’aventurer ailleurs. Pour moi, cela a été le XVIIIe siècle. Lui n’aurait pas supporté un tel enfermement.» Pour illustrer le large éventail des intérêts de ce professeur à la fois incollable sur Rousseau et Baudelaire, il n’y a qu’à ajouter le thème de sa leçon d’adieu: la perception du corps dans les écrits d’Henri Michaux, poète du XXe siècle.

«Pour le situer dans l’histoire de l’Université de Genève, on citera ses illustres prédécesseurs Marcel Raymond et Albert Thibaudet, qui firent connaître à notre Faculté des lettres un véritable âge d’or. On peut y ajouter Jean Rousset, qui forma avec Starobinski et Roger Dragonetti ce qu’on appelait la sainte trinité des lettres genevoises: Rousset le père, Starobinski le fils et Dragonetti le Saint-Esprit!» Le directeur de la Fondation Martin Bodmer reconnaît chez Starobinski la même ouverture que chez le père de la Bodmeriana. Ce même goût pour la «Weltliteratur» chère à Goethe.

La sainte trinité des Lettres, c’était Jean Rousset le père, Jean Starobinski le fils et Roger Dragonetti le Saint-Esprit

Jacques Berchtold, Directeur de la Fondation Martin Bodmer

«Il m’a beaucoup enrichi par son maniement des motifs littéraires lui permettant de relier les sources entre elles à travers les époques.» Jacques Berchtold salue la faculté rare du professeur Starobinski de se tenir éloigné des engouements et des mouvements de mode qui ont traversé le XXe siècle. «À une certaine époque, il fallait suivre Sartre, Mauriac ou Camus, être avec Derrida, Lacan ou Barthes. Starobinski a gardé la tête froide, analysant le plus souvent avec bienveillance la pensée des autres, et c’est d’avoir ainsi gardé son cap qui l’a rendu si passionnant, continuant tout au long de sa très longue vie à être réédité et lu et relu dans le monde entier.»

On cueille Martin Rueff à la sortie d’un cours. Dans la matinée, il a assisté à l’enterrement de Jean Starobinski, mais s’interdit tout chagrin: «Il ne faut pas être dans la tristesse, Staro aurait détesté ça. C’était un homme qui adorait rire et se montrait d’une extraordinaire jovialité, celle des gens qui ont beaucoup souffert et savent que la vie est courte.» Professeur à l’Université de Genève, spécialisé en littérature française du XVIIIe siècle, théorie littéraire et poésie contemporaine, Martin Rueff occupe depuis 2008 le poste tenu de 1958 à 1985 par Jean Starobinski. Pas directement son successeur, donc, mais on sent en lui un fils spirituel. Il a du reste édité deux inédits du grand critique littéraire, «Interrogatoire du masque» en 2015 et «La Beauté du monde - La littérature et les arts» en 2016, et prépare, pour le centenaire de la naissance de Jean Starobinski, en 2020, l’édition, au Seuil, de l’ouvrage «Le Corps et ses raisons» regroupant des articles médicaux.

«Pointer l’index»

L’œuvre de Jean Starobinski, immense – 30 livres et quelque 900 articles – a été conduite, selon Martin Rueff, «au prix d’un travail acharné et continu; elle a été nourrie par la passion, celle-là même que Jean savait si bien communiquer à ses étudiants». Quant à la qualité de ces écrits, «sans aucune emphase ni rhétorique, on peut affirmer aujourd’hui que Jean Starobinski a été l’un des plus grands critiques littéraires du monde au XXe siècle».

Un mot vient aux lèvres de Martin Rueff: «Le génie! Jean avait le génie de la critique comme d’autres ont celui de la poésie ou de la fiction; le génie de l’interprétation, comme d’autres ont celui de la création. C’est d’ailleurs pour cela qu’il était un grand musicien. Ce génie, vous le mesurez à sa manière de mélanger, dans son travail, l’élan empathique et la distance. Tous les textes de Staro sont construits sur une respiration: je m’approche au plus près d’une œuvre, je m’éloigne au plus loin, pour revenir ensuite…»

La fonction essentielle d’un critique littéraire est de «pointer l’index, de montrer quelque chose que vous n’auriez pas vu sans lui», résume le professeur de lettres. Dans ce rôle, Jean Starobinski «avait une justesse et un tact quand il parlait des auteurs, un goût et une sûreté, un équilibre et une élégance dans sa manière de saisir les textes qui font que, je le dis et le redirais sur le bûcher, il ne s’est jamais trompé».

S’il ne devait rester qu’une phrase pour Martin Rueff, ce serait ce mot qu’a eu Staro à propos de Montesquieu: «La modération, c’est du courage!» «Jean n’était pas du tout un tiède, un modéré au sens de faible. C’était quelqu’un qui avait le courage de la modération. À l’époque où la critique littéraire s’est faite tonitruante, on a pensé que Jean Starobinski allait se trouver en perte de vitesse. Or c’est tout le contraire qui est arrivé: Staro est devant nous.»

(TDG)

Créé: 06.03.2019, 21h22

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