Il quitte la rue pour devenir un clown qui fait mouche

PortraitLe Zurichois Jan Dutler est le seul Suisse de la troupe du Cirque du Soleil qui joue «Ovo» à l’Arena du 11 au 15 octobre.

Jan Dutler et l’œuf que son personnage transporte dans le spectacle «Ovo».

Jan Dutler et l’œuf que son personnage transporte dans le spectacle «Ovo». Image: Cirque du Soleil

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«Il est tellement pas Suisse, Jan!» s’exclame le très expressif Kyle Cragle, contorsionniste surdoué qui s’entraîne à devenir la doublure de Jan Dutler, 31 ans, dans la «peau» de l’Etranger, la mouche clownesque du spectacle Ovo du Cirque du Soleil. «Je trouve que c’est l’exemple même du citoyen du monde: il a voyagé partout, s’adapte à toutes les situations. En fait, il ressemble vraiment à son personnage. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est à quel point il paraît détendu alors qu’il reste précis dans la moindre de ses mimiques! Même ses improvisations sont parfaites. Et je vous raconte pas en coulisses, il s’amuse tout le temps et avec tout le monde. C’est un rassembleur: un petit air d’ukulélé et le tour est joué!»

Avec les yeux d’un spectateur avisé

A 20 ans, le jeune Texan ne perd pas une miette des conseils que lui donne son aîné lors des répétitions. Il a beau pouvoir se plier dans tous les sens en équilibre sur une main et jongler avec des diabolos à nous en donner le tournis, il affiche une modestie totale au moment d’apprendre à jouer la comédie. Pendant qu’il s’entraîne, casquette en tweed vissée sur ses mèches blondes, le grand Zurichois mime ses mots avec sa bouche, ses expressions avec son visage, alors que ses yeux restent ceux d’un spectateur avisé.

«Kyle est énervant, il sait tout faire», rigole Jan Dutler, seul Helvète de la troupe qui tourne pour la première fois en Europe avec le spectacle d’insectes Ovo. Disons qu’en matière de multiplication des tâches, celui qui campe la drôle de mouche bleue et noire n’est pas en reste. Pendant quatre ans, il a gagné sa vie comme artiste de rue, sur les bords de la Méditerranée puis bien plus loin en jouant à l’homme-orchestre moderne. «J’avais une pédale de loop (ndlr: qui permet de répéter une séquence de manière illimitée) et je faisais du beat box en jouant de l’ukulélé et du trombone. J’invitais toujours le public à interagir, c’était déjà très clownesque. Je pense que c’est surtout grâce à ça que ça marchait, pas uniquement grâce aux sons que je produisais! Je suis loin d’être un grand musicien, d’ailleurs cela n’a jamais été mon but. J’aime la performance, l’échange.»

Transposer son univers, son répertoire

Avant de récolter des piécettes dans la rue, Jan Dutler a fait un apprentissage de charpentier – «cela a rassuré mes parents, qui ont toujours soutenu mes délires artistiques malgré une certaine inquiétude» – et, plus rare, a poursuivi avec un compagnonnage. Le virus du voyage a fini par l’amener au Canada. Il participe au festival international d’artistes de rue de Halifax, où des Québécois le persuadent qu’il tombera amoureux de Montréal s’il s’y rend. «J’ai découvert sur Internet qu’il y avait une école de clowns là-bas. Je ne savais même pas que ça existait! La rue m’avait donné envie de me professionnaliser dans cette direction. Et, incroyable, je réalise que j’avais vu le spectacle donné par cette école au Cirque Knie en 1994 et qui m’avait marqué par son côté totalement délirant! Je m’y suis donc inscrit pour deux ans et ils m’ont aidé à faire la transition entre la rue et la scène. A y transposer tout mon univers, mon répertoire.»

Le hasard continue à bien faire les choses. L’ancien élève François Guillaume-Leblanc devient un ami. Coïncidence, c’est lui qui a créé le personnage de l’Etranger d’Ovo! «Il m’a recommandé au directeur artistique du Cirque du Soleil. J’ai eu la chance d’être au bon endroit au bon moment. Mais pour intégrer une telle institution, il faut bien plus que du piston…» Il enchaîne donc casting, extraits vidéo, rencontres et moult pitreries. «Et deux semaines après avoir emménagé avec ma petite amie, j’apprends que je suis engagé! C’était génial et déchirant à la fois, mais on se débrouille pour nous voir. D’ailleurs, je me réjouis tellement de montrer à ma famille et à mes amis ce que je fais dans un spectacle aussi fabuleux.»

Des extraits de dialecte alémanique

S’il existe des «bibles» au siège du Cirque du Soleil, où sont répertoriés les moindres détails de chaque costume et de chaque maquillage, les artistes peuvent tout de même s’approprier le personnage, y mettre du leur. Jan Dutler a ajouté quelques mots de dialecte alémanique dans le langage inventé de l’Etranger. «Je voulais les changer avant de jouer à Zurich, mais finalement je pense que je vais les garder. C’est rigolo pour le public de reconnaître quelques sons au milieu des autres bruits.»

Sous contrat, il fera la mouche jusqu’à la fin de l’année. «Ensuite, mon mentor François-Guillaume reprend le rôle pendant trois mois avant que je ne le retrouve jusqu’à fin 2018. Ensuite? Soit je me mets dans le costume d’un autre super-personnage du Cirque du Soleil, il y en a tellement… ou alors je monte une production plus petite avec mes propres numéros. J’étais un gamin qui ne connaissait pas les Mummenschanz et qui allait peu au Knie. Alors me produire un jour sous leur chapiteau serait un autre rêve devenu réalité!»

Des traces de maquillage jouent en permanence les prolongations sur les paupières de Jan Dutler, ce qui fait ressortir les étincelles bleutées jaillissant de son regard lorsqu’il parle de son quotidien. Il n’en revient toujours pas de passer sa vie à être payé pour faire le clown. Et pourtant, déclencher des rires a toujours été totalement naturel pour ce grand blond aux chaussures noires désormais surdimensionnées. (TDG)

Créé: 05.10.2017, 10h01

Bio

1986 Naissance dans le canton de Zurich.
2001 Commence un CFC de charpentier. Au terme de celui-ci, il poursuit avec un compagnonnage.
2005 Quitte le confort de la Suisse pour une vie sur la route à bourlinguer, voyager et à gagner sa vie comme artiste de rue. D’abord en Europe puis en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux Etats-Unis.
2014 Débarque au Canada où les arts de rue sont rois. Il découvre l’Ecole de clowns et comédie Francine Côté et y étudie pendant deux ans.
2016 Au mois de novembre, il fait son entrée officielle au Cirque du Soleil pour camper l’Etranger, la mouche noire et bleue au centre du spectacle Ovo.
2017 Dès ce jeudi soir, d’abord à Zurich puis à Genève, il joue pour la première fois devant son public dans une production du Cirque du Soleil.

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