«Havre», au carrefour des cicatrices béantes

ThéâtreAvec deux comédiens de l’Ensemble du Poche, Anne Bisang crée un drame de l’Ontarienne Mishka Lavigne.

Elle a perdu sa mère, il n’a pas retrouvé la sienne: Rébecca Balestra et Baptiste Coustenoble ont un trou à combler.

Elle a perdu sa mère, il n’a pas retrouvé la sienne: Rébecca Balestra et Baptiste Coustenoble ont un trou à combler. Image: SAMUEL RUBIO

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Elsie apprend la mort soudaine de sa mère, une écrivaine célèbre, auteure notamment de «Havre». Matt ne parvient pas à retrouver la trace de ses parents biologiques à Sarajevo. Un cratère en plein milieu du bitume les amène à contempler ensemble la béance au creux de leur existence: elle, depuis son balcon qui surplombe le trou, lui, sous son casque d’ingénieur chargé des travaux de réparation. À tous deux, «il manque des morceaux de vie».

Au début du texte de la Canadienne francophone Mishka Lavigne, plusieurs fois primée en tant que dramaturge, les deux voix s’entrechoquent en s’ignorant. Peu à peu, l’intersection se dessine; un intérêt réciproque perce les solitudes. Et le gouffre commun débouche sur une ouverture au bout du tunnel. Dans l’appartement d’Elsie, Matt verra des souvenirs de sa petite enfance bosniaque remonter des profondeurs; grâce à Matt, Elsie pourra ensevelir les livres de sa mère sous l’asphalte et, ainsi, se recomposer une identité. Un duo se forme progressivement, des harmoniques se font entendre.

La metteure en scène Anne Bisang – douze ans directrice de la Comédie, lauréate d’un Prix suisse du Théâtre en 2017, aujourd’hui aux manettes du Théâtre populaire romand (TPR) à La Chaux-de-Fonds – découvre pour la première fois ce «Havre» tandis qu’elle œuvre au sein du comité de lecture du Poche, la saison dernière. «J’ai aussitôt repéré et défendu l’écriture ciselée de l’auteure installée à Ottawa, témoigne-t-elle au téléphone. Ce n’est que plus tard, cependant, que l’équipe de direction du Poche m’a attribué cette mise en scène, comme le veut la procédure.» Parmi les six comédiens de l’Ensemble qui interprète cette saison pas moins de six spectacles (trois en plein effectif, trois autres en petits groupes, soit une vingtaine de rôles en tout!), c’est encore Mathieu Bertholet qui a désigné en Rébecca Balestra et Baptiste Coustenoble les porteurs du projet.

Selon Anne Bisang, ce dernier «allie une stature d’ours à un tempérament très doux, ce qui correspond parfaitement à sa partition». Quant à l’infatigable actrice «à large palette», elle conjugue «ironie et gravité», «humour et émotion» en «faisant résonner tous les aspects du personnage d’Elsie». Un jeu contrasté qui fait écho à une langue oscillant entre prosaïsme et poésie. «J’ai été gâtée», conclut la créatrice genevoise.

Vrai, malgré le marathon auquel il est astreint, le binôme s’en sort avec les honneurs, cadrés par la scénographie dépouillée d’Anna Popek, sur laquelle se projettent les images joueuses de Dorothée Thébert, le tout obéissant à une forme aussi serrée qu’acérée. Un bémol n’en altère pas moins le fond du spectacle. Fouillant simultanément les thèmes du deuil, de la mémoire, de la disparition, de l’adoption, de la guerre en ex-Yougoslavie, de la célébrité, de la solitude ou de l’intimité, Mishka Lavigne n’en pénètre véritablement aucun, mais se contente de ratisser la surface psychologique. Chacun selon son expérience trouvera à se mirer dans la glace lustrée qu’elle tend au public. Ce sera toujours moins qu’elle-même, qui, par un astucieux tour de passe-passe, inscrit sa pièce au cœur de la pièce, et sa propre notoriété projetée au creux du «Havre».


«Havre» Le Poche Genève, jusqu’au 17 mars, 022 310 37 59, www.poche---gve.ch (TDG)

Créé: 29.01.2019, 19h30

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