Elle bourdonne, la ruche helvète

ThéâtreMaya Bösch partage son ébullition à la veille de la première de «Pièces de guerre en Suisse». À Vidy, puis à la Comédie.

Lola Giouse, Laurent Sauvage, Olivia Csiky Trnka, Guillaume Druez, Barbara Baker, Valerio Scamuffa et Fred Jacot-Guillarmod siègent comme les sept conseillers fédéraux dans «Pièces de guerre en Suisse» de Maya Bösch, sur un texte d’Antoinette Rychner.

Lola Giouse, Laurent Sauvage, Olivia Csiky Trnka, Guillaume Druez, Barbara Baker, Valerio Scamuffa et Fred Jacot-Guillarmod siègent comme les sept conseillers fédéraux dans «Pièces de guerre en Suisse» de Maya Bösch, sur un texte d’Antoinette Rychner. Image: LAURA SPOZIO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Rien qu’au téléphone, l’effervescence est palpable. Maya Bösch n’a jamais été une lymphatique. Là, à deux jours de sa nouvelle création, la metteure en scène genevoise fourmille comme jamais. Entre deux séances de répétitions lausannoises, sans protection, elle soulève pour nous le toit de sa ruche.

«Pièces de guerre en Suisse» rompt-il ou prolonge-t-il votre production jusqu’ici?

On trouve toujours une continuité dans mon travail. Mais cette pièce introduit une rupture dans la matière dramatique. Le texte n’est plus un fleuve de mots sur une même idée, mais une somme de fragments chargés d’amorces d’idées. On dirait un grand huit dont les mécanismes aideraient à comprendre comment l’Occident fonctionne. Et, à l’intérieur, la Suisse, dans son rapport aux autres, et à son passé: comment notre démocratie fait de ses citoyens des prisonniers en même temps que des gardiens, selon l’expression de Dürrenmatt. Malgré sa transparence, notre pays entretient un refoulé. Et une aliénation – il n’y a qu’à voir combien de Suisses se rendent aux urnes. La pièce tente de couvrir l’amplitude de ce que la Suisse opère, et de ce qu’elle ressent. Et à travers cette tentative morcelée, elle cherche à toucher le noyau d’humanité sous-jacente.

Vous avez reçu un Prix suisse du Théâtre en 2015. Aujourd’hui, ça change quoi pour vous?

Dans mon travail concret, rien. Mais une écoute s’est clairement créée vis-à-vis du théâtre contemporain. Jusque dans les sphères officielles, on assiste à une reconnaissance du travail expérimental. Cela compte beaucoup pour la profession.

Votre compagnie, Sturmfrei, a commandé le texte à la Romande Antoinette Rychner. Pourquoi elle?

Nous étions toutes deux invitées à participer au programme des Dramaturgies suisses organisé par le Théâtre Panta, à Caen, en 2015. Les auteurs devaient présenter un texte inédit à l’état d’ébauche, et les metteurs en scène les monter sur place. Antoinette Rychner y avait apporté 50 pages des «Pièces de guerre», sous forme de dialogues. J’ai été fascinée par cette auteure prête à se salir les mains dans un cambouis politique, de façon furtive et ludique. J’ai aussi été frappée par son écriture brillante, capable de me déplacer, moi, en tant que metteure en scène. Le texte intègre des événements tout récents – quand l’opérateur Orange a pris le nom de Salt, par exemple. Il reflète la manipulation des cerveaux par le marché, et comment les jeunes s’y adaptent. Il reproduit l’accélération dans laquelle nous nous trouvons, et comment nous suivons le mouvement. J’ai voulu m’y plonger vite, et me frotter à ces histoires petites et grandes. J’ai donc demandé à Antoinette de retravailler sa bombe. Je voulais que la matière me déborde. Elle a effectué des recherches pendant deux ans, pour aboutir à une toile d’araignée méticuleuse, avec plein de notes en bas de pages, qui empoignent des idées très controversées. La forme est brisée, interrompue, fracturée à tout moment. On passe du comique au violent, du show au tragique dans une langue qui lui ressemble. Sa mosaïque de 450 pages, je l’ai alors décortiquée, puis nous avons collaboré pour la réduire à un montage d’une durée de deux heures quinze.

Comment avez-vous pensé la distribution pour interpréter une cinquantaine de voix sans lien entre elles?

Notre montage en main, j’ai commencé à concevoir une mise en scène – laquelle ne représente qu’un point de vue parmi des milliers possibles. Ce point de vue reposait principalement sur la distribution: pour ce texte hétéroclite, il me fallait des corps, des poids, des expériences très différents. J’ai choisi des acteurs, certains fidèles, d’autres nouveaux, même si le texte ne leur correspondait pas a priori. Tout en maintenant les contrastes entre eux, en évitant l’uniformisation, il s’agissait de chercher ensemble. Un peu comme les sept conseiller fédéraux. Après l’attribution des répliques, nous avons répété deux mois.

Comme les «War Plays» de l’Anglais Edward Bond (1985), vos «Pièces de guerre en Suisse» se divisent en trois parties…

Antoinette a détourné à la Suisse le titre de la trilogie postapocalyptique de Bond dans une tentative d’atteindre le dur, le béton, le peuple dans la question politique. La première partie du texte concerne une initiative populaire, lancée en 2010 puis retirée par la suite, quand la Suisse a flirté avec le rétablissement de la peine de mort. La deuxième porte sur «les ennemis»: elle nous plonge dans nos failles, quand on dérive vers des idées d’extrême droite, dans un malaise général. La troisième partie est plus cynique, elle présente des scènes folkloriques, et aborde des questions très personnelles, sur les dons à des organismes de charité ou la résistance à l’économie libérale. Dans ce dernier round, on constate aussi qu’on n’y arrive de toute façon pas, que ça nous échappe. On court après quelque chose dont on est dissocié.

À la veille de la première, de quoi vous inquiétez-vous; de quoi vous réjouissez-vous?

Mon souci principal est de réussir à insuffler de la légèreté, de la spontanéité dans ces thématiques plutôt lourdes. L’acteur doit exister dans le moment: à moi de le doter des outils nécessaires pour que ça pulse. Et je me réjouis de voir, précisément, comment le tout pourra swinguer. D’observer la réaction du public, ce qui me permettra de contempler: qu’est-ce donc que nous avons fabriqué-là? Quel est cet exercice de haute voltige?


«Pièces de guerre en Suisse» Théâtre Vidy-Lausanne du 15 au 22 novembre, La Comédie du 28 nov. au 6 déc., 022 320 50 01, www.comedie.ch

Créé: 12.11.2019, 17h51

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Conseil fédéral contre l'interdiction totale de la pub pour le tabac
Plus...