MAH: duel pour l’amour de l’art

Votation sur le ?Musée d’art et d’histoireL’archéologue Charles Bonnet et le galeriste Pierre Huber partagent le même attachement au Musée d'art et d'histoire, mais l’un préconise de voter oui à l’extension, l’autre non. Pour quelles raisons?

Utopie contre pragmatisme. Charles Bonnet: «Le musée idéal que décrit Pierre Huber – que je souhaiterais aussi – est utopique.»

Utopie contre pragmatisme. Charles Bonnet: «Le musée idéal que décrit Pierre Huber – que je souhaiterais aussi – est utopique.»

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Sa galerie d’art contemporain a pignon sur la rue des Bains. Le collectionneur Pierre Huber dira non le 28 février à l’extension-rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH). Il nous confie ses réticences face au projet soumis au vote, mais aussi son attachement à un musée des beaux-arts et ses ambitions pour que le MAH atteigne l’excellence.

Genève doit beaucoup à Charles Bonnet: la valorisation du site archéologique de la cathédrale Saint-Pierre, mais aussi un rayonnement international dans son domaine, l’archéologie. Il est favorable, lui, à l’agrandissement du bâtiment de la rue Charles-Galland. Il nous parle de sa loyauté envers le MAH et envers les Genevois qui méritent un musée intelligent et attrayant.

Si leurs chemins sont diamétralement opposés, nos deux interlocuteurs se retrouvent unis par le même désir dans ce débat nourri: bâtir un Musée d’art et d’histoire au contenu scientifique et artistique de valeur, aménager un lieu auquel les Genevois puissent s’identifier et que les touristes prendront plaisir à visiter.

Charles Bonnet, pourquoi voter oui à l’extension-rénovation du MAH?

J’aimerais relever ce que m’a apporté ce musée. Enfant, je l’ai visité, il a participé à ma culture. Plus tard, l’institution a contribué au développment de ma carrière; j’ai publié à maintes reprises mes travaux dans la revue du MAH, Geneva. Je lui suis redevable, aussi voterai-je oui le 28 février, oui à une solution concrète et rapidement réalisable. A cause des violentes diatribes actuelles, on en oublie une institution dont le bâtiment, depuis vingt ans, se dégrade dramatiquement. Si le non devait passer, il faudrait attendre une vingtaine, voire une trentaine d’années avant d’avoir un projet définitif. Les consensus politiques sont de plus en plus difficiles à obtenir à Genève. Ce mouvement d’extrémisme dans lequel est pris le MAH me désole, car la culture devrait être pacifique.

Et vous Pierre Huber, pourquoi vous opposer au projet Jean Nouvel?

Je ne serai jamais contre un musée à Genève! Mais cette affaire est mal emmanchée depuis le début. Cette façon de polémiquer, qui fait passer l’art et la culture en deuxième position – comme le relève aussi Charles Bonnet – est insupportable. Ce qui me préoccupe aujourd’hui? Les conditions ne sont pas réunies pour arriver à ce que l’on nous promet, c’est-à-dire un musée qui rayonne. Pour créer un objet d’excellence, il faut une politique exigeante. Pensez à ce que pourrait être ce musée dans cent ans si une politique intéressante était menée par des gens compétents, au lieu de tergiverser sur une butte, une cour, un pilier.

Sur quoi faudrait-il donc se concentrer pour y arriver?

P.H.: Sur la politique culturelle, qui part tous azimuts. Il n’y a pas la volonté, ni du public, ni du politique, de prendre ce dossier en main de façon professionnelle. On nous dit que le MAH amènera du monde à Genève. Avec ce projet, on a plutôt le sentiment qu’il restera ce qu’il a toujours été: un musée généraliste et moyen destiné aux Genevois. Or, les gens voyagent dans le monde entier pour aller à la découverte de propositions extraordinaires. La compétition s’accélère. On ne bâtit pas une institution d’envergure internationale alors qu’on n’a rien à mettre dedans. Pourquoi les gens se déplaceraient-ils à Genève? Pour des Hodler? Ils sont magnifiques, mais il y en a d’aussi beaux ailleurs. Pour des pièces de monnaie? Aucune chance! Avoir 650 000 objets ne sert à rien. Si des directeurs visionnaires avaient acheté 5 œuvres par an depuis que le musée existe, nous aurions aujourd’hui 500 pièces formidables. C’est ainsi qu’on constitue une collection de qualité.

Êtes-vous en train de dire que Genève n’a pas les moyens de ses ambitions?

P.H.: Exactement. Nous n’avons pas non plus les capacités financières pour jouer dans la cour des grands. Ce ne sont ni les collections du MAH, ni celles de Jean Claude Gandur qui vont nous le permettre.

La collection de peinture européenne d’après-guerre de Jean Claude Gandur ne fera-t-elle pas rayonner Genève?

P.H.: Monsieur Gandur est un collectionneur passionné qui a vécu à une époque où la mode était à l’abstraction française des années 50. Cette mode a déjà perdu de son souffle. Ses abstractions représentent une intéressante collection privée, parfaite à accrocher dans un appartement parisien, mais aujourd’hui, elles ne constituent pas l’excellence. Je les ai vues au Musée Rath: il y avait 5, peut-être 6 œuvres de très grande qualité. Pour le reste, il s’agit d’artistes mineurs qui ne susciteront pas à Genève un quelconque tourisme d’art. Et qu’en est-il de la collection d’archéologie de Jean Claude Gandur?

C.B.: Eh bien! elle est à la hauteur de notre musée, qui est d’une qualité moyenne. Mais elle a l’immense mérite d’exister. Je ne vais pas m’enthousiasmer pour cette collection, mais je ne vais pas non plus la dénigrer. Et puis Genève a déjà de la chance d’avoir un musée comme le MAH. J’ai très peur qu’elle ne l’ait même plus dans dix ou vingt ans, si le non devait passer. Pour revenir à ce qu’a dit Pierre Huber, il est exact que Genève n’a jamais eu de politique d’acquisitions. C’est un problème culturel. On a donc le musée qu’on veut bien avoir. Créer un jour ici une institution exceptionnelle, hébergeant les perles des grands collectionneurs, comme à Bâle et à Zurich, ce n’est pas possible. Le musée idéal que décrit Pierre Huber – que je souhaiterais aussi – est utopique.

Vos jugements à tous deux sont très sévères. Comment expliquer que Genève ne possède que des collections «moyennes»?

C.B.: Ce sont les restes du XVIIIe siècle, où l’on constituait des collections avec passion, mais sans visée scientifique et sans ambition extraordinaire sur le plan artistique. Cela reste honorable, il y a de très belles choses. Notre Konrad Witz est même exceptionnel! Mais nous possédons peu de choses uniques. Les grands collectionneurs qui ont dépensé tout leur argent à Zurich, à Bâle ou à Winterthour avaient, eux, une vision d’envergure internationale.

A vous entendre tous les deux, on pourrait abandonner le Musée d’art et d’histoire à sa médiocrité…

C.B.: Evidemment non! Rien que sur le plan éducatif, pour nos enfants, le MAH est indispensable. D’autre part, j’aimerais rappeler que Jean Claude Gandur est prêt à offrir 40 millions de francs pour les travaux d’agrandissement du musée. Il y a aussi plusieurs dizaines de millions venant d’autres partenaires privés. Nous avons une chance inouïe. Les gens ne sont plus si généreux aujourd’hui… Je pense que si le non l’emportait, cet apport du secteur privé n’existerait plus. Les gens sont fatigués de donner, spécialement ceux qui ont beaucoup d’argent.

Est-ce que le partenariat public-privé est incontournable aujourd’hui dans le domaine muséal?

P.H.: Peut-être. Mais pas à n’importe quel prix. On ne peut pas accepter des prêts consentis à des conditions aussi difficiles que celles de la Fondation Gandur. Réfléchissez! Au début, tout ira comme sur des roulettes. Mais durant ces cent prochaines années, les conservateurs vont se succéder, l’art et les mentalités vont évoluer. Les conflits d’intérêt entre les futures directions de la Fondation et du MAH vont être terrifiants. Il existe d’autres voies que l’on n’a pas envisagées. On nous a juste fait miroiter ces 40 millions comme seul motif d’aller de l’avant. Jamais nos politiques, qui ne pensent qu’aux prochaines élections, n’ont réfléchi au contenu. Si Monsieur Gandur aime Genève comme il le dit, je serais surpris qu’il s’en aille en cas de non. Pareil pour les autres mécènes. Nous pourrons toujours rediscuter avec eux tous.

C.B.: Je connais le hérisson que les Genevois ont dans leur porte-monnaie! Quant à Monsieur Gandur, s’il est d’accord de nous offrir 40 millions aujourd’hui, je ne suis pas persuadé qu’il soit prêt à nous les donner demain. Un projet voté n’empêchera en rien les aménagements futurs, au contraire. En revanche, si tout s’arrête le 28 février, j’ai les pires craintes concernant l’avenir. Arriver à un consensus sur ce musée idéal que vous appelez de vos vœux sera extrêmement difficile. Beaucoup plus difficile à Genève que dans d’autres capitales cantonales, même toutes proches… Concrètement, quelle serait la feuille de route si le projet Jean Nouvel devait être refusé le 28 février?

P.H.: Réunir des gens compétents, prendre en compte ce qui existe, remettre à plat toutes les subventions dans le domaine de l’art et décider ce que l’on veut réellement. On va perdre deux ans, mais on gagnera beaucoup en retour.

C.B.: Monsieur Huber, vous rêvez! Un tel projet, à Genève, prend au minimum 7 à 10 ans, rien que pour être formulé. Nous n’aurons jamais le musée imaginaire que vous évoquez. Je le regrette, mais c’est ainsi. Le rôle du MAH n’est pas seulement d’attirer des touristes internationaux. Il doit avant tout être utile aux Genevois qui ont envie de se cultiver, de s’y balader le dimanche matin avec leurs enfants, de vérifier ce qu’est une œuvre d’art, d’apprendre à connaître leur patrimoine. Dire oui dans les urnes, c’est s’enthousiasmer pour un musée qui pourra enfin jouer à nouveau son rôle auprès de la population locale. (TDG)

Créé: 21.02.2016, 13h56

Charles Bonnet, Archéologue (Image: Steeve Iuncker-Gomez )

Pierre Huber, Galeriste d'art contemporain (Image: Georges Cabrera)

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