D’outre-tombe, Piotr Fomenko remonte à Genève son abrégé de «Guerre et paix»

ThéâtreComme en 2011, le Théâtre de Carouge accueille les premiers chapitres du chef-d’œuvre de Léon Tolstoï.

Sur fond de carte d’Europe et de portrait de Bonaparte, Pierre, André et les autres vivent un moment de «Guerre et paix».?

Sur fond de carte d’Europe et de portrait de Bonaparte, Pierre, André et les autres vivent un moment de «Guerre et paix».? Image: O. Lopakh

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L’avant-guerre. C’est au climat si particulier qui règne à l’aube d’un conflit militaire majeur que le grand metteur en scène russe Piotr Fomenko dédiait son art en adaptant les premiers chapitres du chef-d’œuvre de Léon Tolstoï, Guerre et paix. On était en 2001, le fruit de ses sept ans de travail fut un triomphe. En 2004, le spectacle venait ravir le public genevois du Grand Théâtre, puis en 2011 celui du Théâtre de Carouge. L’année suivante, son créateur tout juste octogénaire décédait. Depuis, la troupe de comédiens dont il s’était entouré – les surnommés «fomenki» – continue fidèlement à lui faire survivre sa réalisation phare. Et ainsi à redonner souffle à son maître chaque soir, où qu’elle aille.

Grâce aux largesses de la Fondation Neva, le Théâtre de Carouge invite à nouveau les personnages de la saga moscovite de 1805-1820 à peupler un plateau du bout du lac. Le bonapartiste Pierre, fils illégitime du comte Bezoukhov dont il héritera de la fortune, promène sa carrure d’ours qu’il irrigue d’idéaux révolutionnaires. L’élégant prince André Bolkonski, mal marié à une Lise bientôt maman, prend très au sérieux son rôle de combattant contre les troupes napoléoniennes qui avancent. Les Rostov organisent des soirées mondaines où s’ourdissent des complots pour mettre la main sur un peu d’argent supplémentaire. Leur fille Natacha, imitant sa cousine Sonia et son frère Nicolas, s’exerce aux baisers passionnés qu’elle se réjouit d’échanger avec son amoureux Boris… Un «patchwork où se juxtaposent toutes les couleurs», selon la description de Fomenko lui-même. Et où se tisse une âme humaine faite de gouffres vertigineux et de gaîtés frivoles, entièrement soumise à des lois qui lui échappent.

Pour le spectateur non-russophone, même familier du roman, il faut un certain temps pour s’acclimater à cette production à tous points de vue exotique. Par chance, en quatre heures (deux entractes compris), il a tout confort pour s’y plonger progressivement. Il s’habitue à lire les surtitres et à se repérer parmi la trentaine de patronymes sous les traits de 15 acteurs. Il s’imprègne d’un jeu collectif aussi maîtrisé qu’il est codifié, et des apports musicaux qui le rythment. Il accepte que la langue française soit à ce point présente dans les dialogues de la haute société russe. Peu à peu, il saisit qu’une astuce de l’adaptation consiste à glisser un volume du texte original entre les mains des comédiens, et à leur en faire lire les articulations impossibles à transposer. Il détecte l’intention esthétique derrière les symétries de formes et de couleurs qui harmonisent le plateau. Plus encore, il déguste en crescendo les gestes subtils, les infimes modulations de voix des Polina Agoureeva, Andrei Kazakov ou Galina Tyunina qui traduisent avec légèreté le fatalisme profond de Tolstoï.

Ce fatalisme, surtout, le spectateur a le loisir d’en mesurer la portée. En tapissant son fond de scène d’une immense carte de l’Europe du début du XIXe siècle, en plaçant à cour et à jardin de monumentaux portraits de Napoléon et du tsar Alexandre Ier, Fomenko nous rappelle que les destins individuels sont soumis aux mouvements telluriques de l’histoire et de la géographie. La guerre qui gronde sème imperceptiblement des signaux qui se répercutent dans les événements du quotidien. Par association, on comprend que le roman de l’humanité connaissait de semblables péripéties à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. Et en étendant la leçon, que les épisodes de paix relative, comme l’Occident en traverse aujourd’hui, ne font eux aussi qu’obéir à un déterminisme obscur.

Guerre et paix. Début du roman Théâtre de Carouge, rue Ancienne 39, jusqu’au 5 mars, 022 343 43 43, www.tcag.ch. Table ronde ce samedi 1er mars à 14 h. (TDG)

Créé: 28.02.2014, 17h15

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