«Ai Weiwei? Je ne sais pas qui je suis»

SelfieLe plasticien chinois était mercredi à Lausanne pour présenter son exposition envahissant l’ensemble des musées du Palais de Rumine. A voir absolument jusqu’au 28 janvier.

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La porte de l’Aula de Rumine à peine passée, il dégaine… Selfie. Photo de l’assistance. Ai Weiwei est devenu ce photographe compulsif dans ses années new-yorkaises (1981-1993), avant que le monde entier ne s’y mette. A 60 ans, le plasticien chinois l’est toujours. Fidèle au dissident. Fidèle à l’homme de réseau qui défie sur tous les supports possibles un pays, le sien, «qui ne fait pas confiance à son peuple, qui ne reconnaît pas la créativité ni l’imagination. Un pays qui n’est donc pas un Etat de droit et qui, par conséquent, ne peut pas avoir d’avenir.» Fidèle, aussi, dans cette exposition riche de sens – la dernière pour le MCBA dans ses murs – à son image de star puissante de l’art contemporain, à ses sensibilités multiples, à ses causes. Mais c’est en artiste plus qu’en activiste qu’il a pris le palais comme d’autres ont pris la Bastille. Libre!

– L’Antiquité, les nouvelles technologies, le sexe, les patrimoines, les matières… votre intérêt pour les savoirs porte cette exposition presque encyclopédique. Y a-t-il un domaine qui vous laisse indifférent?

– Je devrais en trouver un, c’est difficile! Mais vous savez, après ces six dernières années à vivre des choses et des conditions très différentes (ndlr: la privation de la liberté d’expression et de mouvement, la prison, l’exil), je reviens toujours à mon père. A sa vie. Celle d’un poète qui a étudié à Paris et qui, à son retour en Chine, a généré une révolution par les mots, ce qui lui a valu d’être ostracisé pendant vingt ans et sa famille avec lui. J’ai grandi à ses côtés, en exil, alors qu’on le réduisait au nettoyage des toilettes du camp. Un endroit où, tous les jours, il fallait un courage incommensurable pour entrer mais dont, tous les jours, il s’appliquait à faire l’espace le plus propre du monde, au point que cela en devenait presque une œuvre d’art minimaliste. Je crois que, depuis, je n’ai rien vu d’aussi beau. On peut le comprendre comme une métaphore, mais moi je conserve l’exemple de cette sagesse acharnée comme une force, comme un désir inconditionnel de justice face à l’ignorance, la stupidité et l’aveuglement. Et plus encore comme un désir de beauté.

– Cette beauté qui est là, dans ces salles de Rumine, façonnée, idéologique, formelle ou pure esthétique. Mais ce n’est pas un terme qu’on entend souvent à propos de votre œuvre. Un oubli? Une prise en otage par son volet plus militant?
– Et pourtant… l’esthétique est l’un de mes piliers. Cette beauté est là parce que j’aime les matériaux et que je les comprends. La nature nous donne énormément, on lui doit en retour de maximiser son potentiel. C’est ce défi qui m’anime, avec pour objectif d’arriver à une forme autre. Que l’on parle d’une œuvre ou d’une exposition, si la nouveauté n’y est pas, ça ne m’intéresse pas. Peut-être qu’on est à une époque où on aime les choses qui se répètent. Ça rassure. Pas moi! Je refuse catégoriquement de me répéter, je vois dans ce non-sens comme une petite mort et surtout l’incarnation de l’establishment! Mais pour revenir à la beauté, est-ce qu’un sportif parle de la gravité alors qu’il s’agit de son principal challenge? On peut dire la même chose de l’artiste: la beauté s’impose comme un défi, aussi séducteur que puissant. Ce n’est pas un propos. Après… on se mesure à ce qu’on comprend.

– Aurait-on perdu à ce point notre sens critique?

– Terriblement! On ne l’a plus envers l’art et pas davantage envers les idées. Sans doute parce que notre esprit est totalement perverti par le flux d’infos, c’est comme si on était dans un fast-food. Autant dire que la compréhension des choses devient difficile et qu’il nous est impossible de départager ce qui est bon pour nous comme pour l’humanité. Et là encore, le défi est immense, et si on ne s’y risque pas, on devient dépendant des personnes armées pour poser des questions, les bonnes questions.

– C’est ce qui fait que vous ne vous dites pas artiste, préférant être ce quelqu’un qui résout des problèmes?

– Cette personne peut effectivement être un artiste, ça peut même être moi, mais il n’est pas dit que je ne me trompe pas! Les artistes sont comme des ponts mais ils ont besoin de briques solides. Ils sont comme autant de soldats qui défendent et protègent l’âme humaine. Sauf que pour y parvenir, il faut aussi se connaître et nous sommes pour des tas de raisons des êtres fort complexes. Je ne me connais absolument pas, sauf que je sais avoir les dispositions de quelqu’un de créatif et d’imaginatif. Alors, si je ne me sers pas de ces aptitudes pour les autres, elles sont inutiles, or on se doit d’être honnête face à notre époque et le plus transparent possible. C’est un devoir, c’est aussi une sorte de pouvoir.

– Un film, Human Flow, pour comprendre et porter la cause des migrants, un livre, des expositions en parallèle dans une dizaine de pays, des projets à profusion… Vous exercez ce devoir dans l’hyperprésence. Il y a urgence?

– Je n’ai jamais cherché à faire des expositions mais, comme pour celle-ci, lorsqu’on m’invite, je dis oui. J’ai du succès, j’ai beaucoup de chance, mais je pourrais très bien faire autre chose et me contenter de peu. Sauf que la vie est courte et qu’après j’aurai tout le temps pour me reposer. Ai Weiwei? Encore une fois, je ne sais pas très bien qui il est, franchement, mais je sais qu’il est de mon devoir de maximiser ses possibilités, d’activer son empathie et de montrer qu’il est investi et sensible. Il n’y aura pas de seconde chance.

– C’est l’héritage que vous aimeriez laisser comme artiste?

– Oui! (TDG)

Créé: 21.09.2017, 17h20

Informations pratiques

Lausanne, Palais de Rumine
Du 22 septembre au 28 janvier 2018
Du mardi au dimanche (entrée libre, horaires divers)
www.mcba.ch

Critique

Le plasticien déballe une exposition totale à Lausanne

L’événement de l’automne muséal suisse se confirme à Lausanne. Conquérante, enveloppante, saisissante, l’exposition Ai Weiwei est totale. Absolue! Ses entrées croisent les trajectoires subjectives et objectives, les références se placent à l’intersection entre les civilisations, les époques ou les courants de pensée. Et les histoires du monde, des mondes, de son monde, ne cessent de s’imbriquer. Comme cette carte de la Chine restant de bois, mais de ce bois précieux ramassé sur les ruines de la spiritualité, celles des temples anciens tombés pour une modernité autre. Toujours latente et contenue dans la maîtrise et l’amour de la matière, la condamnation est d’autant plus acide que l’objet met en avant sa simplicité linéaire et sa beauté pure.

L’emprise est fascinante, déroutante. Elle se répète devant une caméra qui reste de marbre, un marbre aussi blanc que l’innocence ou l’ingénuité? Ce marbre d’une carrière désormais sienne mais qui a servi à la construction de la Cité interdite comme à la grandeur du mausolée de Mao. Statufiée, la caméra ne voit pas ou plus. On la regarde, les rôles s’inversent.

Il y a encore ces jouets pour chat – «l’artiste adore l’animal, glisse le curateur et directeur du MCBA Bernard Fibicher, il en a une quinzaine, peut-être même une vingtaine». Ces petites balles polygonales ont changé de matière, d’échelle. Elles sont sorties d’une certaine inanité pour gagner une virginité formelle, esthétique, discursive.

Dans les salles du MCBA comme dans l’ensemble du Palais de Rumine, la salve d’Ai Weiwei se déverse toujours pertinente, toujours significative. Son art agrège les connaissances pour écrire une histoire parallèle – parfois silencieuse, parfois iconoclaste et grinçante ou alors purement joueuse. A l’aise avec l’Antiquité grecque dans le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, lorsqu’il glisse ses propres rondeurs dans une statue cycladique, comme avec l’ironie des choses lorsqu’un sex toy en jade s’infiltre dans une vitrine du Musée cantonal de géologie.

Toujours ces résonances, ces mutations, cette emprise sur la matière qu’elle soit de porcelaine, politique ou intellectuelle. De sa série de photos devant des bureaux de change (faite au débotté alors qu’il était invité à la Biennale de Venise en 1999), à ses icônes ou encore sa dernière création – Aylan, l’insoutenable souffrance des migrants déclinée sur un service de table –, l’ensemble des œuvres concourt au même discours. Le plasticien est venu à Rumine avec toute sa force de frappe… artistique. Pas trace de gilets de la dernière chance, ceux des migrants abandonnés en mer. Pas de canots de sauvetage pour rappeler ces existences à la dérive. Ai Weiwei est à Lausanne avec une seule cause à défendre, celle de l’art.

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