Costa-Gavras passe aux aveux dans ses mémoires

AutobiographieÀ 85 ans, le réalisateur de «Z», de «Missing» et de «L’Aveu» prépare un film sur la crise grecque.

«Les gens me disent souvent «vous faites des films politiques», comme si j’avais un programme politique! Ce récit était donc une façon d’expliquer comment les films naissent», commente le réalisateur d’origine grecque.

«Les gens me disent souvent «vous faites des films politiques», comme si j’avais un programme politique! Ce récit était donc une façon d’expliquer comment les films naissent», commente le réalisateur d’origine grecque. Image: OLIVIER DION

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Lorsqu’on prononce le nom de Costa-Gavras, immédiatement des images s’imposent: Montand, Signoret, Semprùn, «Z», «L’Aveu», l’engagement politique… Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout. Les mémoires qu’il publie aujourd’hui, un livre absolument passionnant, nous permettent d’aller au-delà des clichés pour entrer dans une pudique intimité et traverser l’histoire du cinéma. Rencontre avec un homme exquis, chez lui, dans le cinquième arrondissement de Paris.

C’est votre premier livre. Qu’est-ce qui vous a décidé à l’écrire?

J’ai beaucoup de petits-enfants et ils aiment que je leur raconte des histoires, que je leur parle de mon arrivée à Paris. J’avais envie qu’ils sachent d’où je viens. Et puis il y a une autre motivation: les gens me disent souvent «vous faites des films politiques», comme si j’avais un programme politique! Ce récit était donc une façon d’expliquer comment les films naissent.

Vous avez grandi en Grèce. Pourquoi avoir choisi de venir Paris?

Mon père, qui était antiroyaliste, a perdu son travail à cause de ses opinions politiques. Et moi, je n’avais pas le droit d’étudier car mon père était considéré comme communiste. Je devais m’exiler. Nous étions bercés de littérature française, donc ce pays s’est imposé. Et puis en France, la culture était gratuite.

Vous débarquez en 1955, sans parler un mot de français, sans un sou. Saviez-vous que vous alliez faire du cinéma?

Non, pas du tout. Je me suis d’abord inscrit à la Sorbonne, c’était très simple. On m’a souhaité la bienvenue, on m’a trouvé un logement à la cité universitaire. Puis j’ai découvert la cinémathèque de Jean Langlois et compris que les films pouvaient être des œuvres sérieuses. Il existait une école pour apprendre le cinéma, l’IDHEC, et j’ai eu la chance de pouvoir y entrer.

Dix ans plus tard, en 1965, vous tournez votre premier film. C’est fou ce que c’est allé vite…

En sortant de l’IDHEC, j’ai rencontré Claude Pinoteau qui, à l’époque, était le premier assistant chevronné que tout le monde se disputait. Il m’a proposé un stage et j’ai vite gravi les échelons jusqu’à ce qu’il me propose d’être copremier assistant avec lui. C’est grâce à Claude aussi que j’ai rencontré Simone Signoret, sur le tournage de «Le jour et l’heure», de René Clément.

Comment passe-t-on de premier assistant à «je vais réaliser mon propre film»?

Je suis tombé sur «Compartiment tueurs», le roman de Sébastien Japrisot. J’étais fasciné par les personnages. J’ai écrit une adaptation, pour m’exercer, et j’ai demandé à Marguerite, une secrétaire du studio pour lequel je travaillais, de me la dactylographier. Elle l’a transmise sans me le dire au directeur. Celui-ci m’appelait quelques jours plus tard en me disant que c’était un scénario très intéressant, à la manière de Clouzot. Il a téléphoné aux Éditions Gallimard pour réserver les droits. Simone Signoret m’a proposé: «Si tu veux, je te fais la vieille actrice.» Je suis resté sans voix, cela signifiait que le film se faisait. Et Montand, qui passait par là, m’a dit: «Il n’y a rien pour moi?» Tous les amis voulaient être dans ce film de famille. C’était joyeux et en même temps terrible. Si je ratais, je passais pour l’imbécile le plus total. Mais il a marché en France, il a eu une critique dithyrambique du «New York Times», c’était parti.

Votre deuxième film a-t-il marché lui aussi?

«Un homme de trop» parlait de résistance et je voulais le tourner un peu comme un western. Mais patatras! Non, les critiques l’ont attaqué. C’est peut-être une bonne chose. Vous remportez un gros succès, puis un deuxième gros succès, je ne sais pas dans quel état vous vous retrouvez. Là, ça a remis les pendules à l’heure!

Mais le meilleur restait à venir: «Z», succès critique et public, et le film qui vous estampillera «réalisateur engagé»!

Alors que là aussi le hasard et la chance ont joué de grands rôles… Je vais en Grèce voir mes parents, et mon frère me donne un livre pour m’occuper durant le trajet du retour. Je le dévore. Le lendemain, Semprùn m’appelle: «Tu as vu ce qui se passe chez toi? Les colonels ont pris le pouvoir.» Réunion chez les Montand, avec Simone qui interroge: «Comment protester?» Avec un film! Jorge et moi nous enfermons à la campagne pour écrire le scénario. Je le donne à Montand, qui me dit: «Je le fais.» L’avance sur recettes, présidée par Edgar Morin, accepte de le financer en partie (Ndlr: il s’agit d’un organisme étatique et son aval donne un signal fort, aux autres producteurs notamment). C’est une caution formidable. Reste à trouver un lieu, puisqu’on ne peut évidemment pas le tourner en Grèce. Jacques Perrin a l’idée d’Alger, qui ressemblait un peu à Salonique. Le film sort, l’audience monte peu à peu. Il tiendra quarante semaines à l’affiche avec des spectateurs qui applaudissent à la fin.

Avez-vous des films préférés, d’autres que vous regrettez?

Je n’en regrette aucun, grâce à ma femme, qui a organisé notre vie pour que je puisse tourner à mon rythme les films que j’avais envie de faire.

Aujourd’hui, quel sujet pourrait susciter une polémique comme les vôtres l’ont fait?

Je n’en vois pas. Replaçons-nous dans le contexte: le monde était divisé en deux blocs, il fallait prendre position. Aujourd’hui, tout est arrondi, les gens n’ont plus d’idéologie aussi fixe. D’ailleurs notre président est à la fois un président de gauche et de droite.

Avez-vous des projets?

Yanis Varoufakis, l’ancien ministre, a écrit un livre dans lequel il raconte comment se sont déroulées les réunions de l’Europe pour décider du sort de la Grèce. J’ai trouvé également un rapport de la Cour des comptes confirmant que ces mesures, qui ont plongé la Grèce dans la pauvreté, étaient antidémocratiques. Des milliers de jeunes ont quitté le pays. L’Europe est devenue un supermarché où il n’est plus question que d’argent. C’est un sujet horriblement difficile, mais si tout va bien, c’est-à-dire si je trouve le financement, j’espère commencer le tournage à la fin de 2018.

«Va où il est impossible d’aller» De Costa-Gavras, Seuil, 506 pages. Arte propose l’intégrale des films de Costa-Gavras dans leur version restaurée. Le deuxième coffret vient de sortir, avec neuf films couvrant la période de 1986 à 2012.

(TDG)

Créé: 16.04.2018, 22h30

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La Suisse, nid d'espions
Plus...