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Un cortège d'ombres défile chez Alice Pauli

Oxygénant un même modèle du bout de sa tronçonneuse depuis des décennies, Christian Lapie revient, fidèle à Lausanne, mais toujours différent et toujours troublant.

Le sculpteur français est venu avec son peuple d’ombres et, pour la première fois, avec ses dessins.
Le sculpteur français est venu avec son peuple d’ombres et, pour la première fois, avec ses dessins.
FLORIAN CELLA

Pas d’yeux, pas de regard. Qui a dit que tout passait par le regard? Sûrement pas Christian Lapie! Dénuées de toutes références physionomiques, ses silhouettes communient avec les secrets de l’universel. Habitant l’espace de la Galerie Alice Pauli, elles s’érigent, se déploient, s’attirent par groupes, se démultiplient même, toujours solidaires et sans jamais chercher à usurper leurs droits à l’attention. Elles sont là, juste là! Indices silencieux d’une présence, vestales d’un essentiel ou encore… creusets de connaissances empiriques. Un serment à l’identique infuse dans le regard du sculpteur, droit, perçant même, il renvoie vers l’intérieur, vers cette intensité défiant les vaines apparences. Comme le signe d’un homme – de retour à Lausanne en habitué en même temps qu’il dresse un ensemble de pièces place du Louvre à Paris – faisant corps avec ses créatures, animé par ce même idéal de générosité des passeurs.

Artiste, le Français l’est aussi dans ce sens-là. Premier. Pour lui, l’œuvre est tout à la fois et sans hiérarchie aucune réceptacle, vecteur, diffuseur, et intersection. Autant dire que le travail sur commande, synonyme d’échange, l’appelle, comme il aime investir l’espace public de la France au Japon. En Suisse, il l’avait fait invité par les 59e Floralies de Vullierens en 2014 et le fait encore avec les pièces restées sur place. Pas étonnant non plus que son choix se porte sur des lieux souvent chargés de mémoire et d’histoire collective. Une abbaye. Un couvent. Des jardins. Mais il cherche aussi la difficulté des lieux de transhumance et d’effervescence souvent si anonymes – un siège social, une avenue, une place –, comme dans ce petit village français dépourvu de moyens pour l’œuvre et auquel il n’a facturé que les matériaux, touché par cette envie de se sentir «connecté au monde» grâce à sa sculpture.

Mais tout commence dans la nature par le choix du chêne, un passage obligé. «Il faut le faire, il faut le sentir, sinon, glisse-t-il, on ne peut pas le fendre.» Le sculpteur le fait à la hache, pour le savoir-faire, pour vivre le rite très physique de la fabrication, pour sentir la vie intérieure. La tronçonneuse entre en scène dans la foulée. Mais… difficile d’imaginer sa toute puissance mécanique sillonner, marquer et sublimer la matière sans l’émotivité d’un chaman et sans l’ardeur d’un démiurge. Son peuple d’ombres à la fois imprégnées d’une intimité propre et perméable à celle des autres, ce défilé de générosités, Lapie le régénère dans une unité absolue à la Galerie Alice Pauli avec ses dessins pour la première fois aux cimaises.

«J’ai abandonné volontairement la pratique pour me débarrasser de l’enseignement, mais depuis, la liberté de faire retrouvée, je dessine aussi bien les idées d’exposition que les mises en situation comme des œuvres à part entière.» Les deux techniques vont de pair, dialoguent, se nourrissent de leurs énergies réciproques pour des dessins s’offrant une envergure spatiale et des figures sculptées réinventant leurs singularités scarifiées et stratifiées dans la profondeur. «J’ai eu cette volonté dès le départ d’utiliser une même forme basique, noire, susceptible d’interagir dans des conditions différentes. Je ne pensais pas tenir si longtemps.»

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Lausanne, Galerie Alice Pauli Jusqu’au sa 13 mai, du ma au sa Rens.: 021 312 87 62 www.galeriealicepauli.ch

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