La Comédie en palais des glaces, on adore s’y perdre!

SpectacleLa Brésilienne Christiane Jatahy emmène au théâtre, au cinéma et en utopie de l’art.

À l’œuvre sur le plateau, projetées simultanément à l’écran, les prodigieuses Isabel Teixeira, Stella Rabello et Julia Bernat (à la guitare) composent «Trois Sœurs» tchékhoviennes, diffractées dans le temps comme dans l’espace. Bouleversant!

À l’œuvre sur le plateau, projetées simultanément à l’écran, les prodigieuses Isabel Teixeira, Stella Rabello et Julia Bernat (à la guitare) composent «Trois Sœurs» tchékhoviennes, diffractées dans le temps comme dans l’espace. Bouleversant! Image: ALINE MACEDO

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Sera-ce une marque de fabrique? En septembre, la vénérable institution nous livrait une «Mademoiselle Julie» en pelures d’oignons – comprenant une version filmée par la Brésilienne Christiane Jatahy, déjà connue à Genève pour avoir été invitée en 2014 au festival de La Bâtie. Avec «Ese elas fossem para Moscou?» («What if they went to Moscow?» – «Et si elles allaient à Moscou?»), la Comédie remet le couvert. Due à la même dramaturge, cinéaste, metteure en scène et actrice née en 1968 à Rio, cette relecture des «Trois Sœurs» de Tchekhov vous sert une tranche filmique, une tranche dramatique et une déambulation effective entre les deux. La démultiplication d’images qui s’ensuit entraînant à la fois la pollinisation de l’art et le vertige du spectateur.

Du film à la scène ou vice versa

Boulevard des Philosophes, celui-ci reçoit à son arrivée l’instruction de rester sur place ou de se rendre rue de Carouge, au Cinérama Empire, selon la répartition décidée. «L’ordre ne gâte pas le produit», entendra-t-on prononcer ici et là. Dans le second cas – expérimenté par votre dévouée –, il assiste d’abord au montage vidéo effectué en live par Jatahy depuis le plateau de la Comédie. Caméscope porté, plans rapprochés, profondeurs de champ, adresses à la caméra, les prodigieuses Isabel Teixeira, Stella Rabello et Julia Bernat y révèlent leur jeu contemporain, à mi-chemin de l’improvisation et de la virtuosité technique. Quand elles ne passent pas au français, des surtitres accompagnent leurs répliques portugaises.

Une heure et demie plus tard, rebelote. De retour d’un voyage virtuel, lui-même prolongé par un trajet tout ce qu’il y a de terre à terre, le public, installé cette fois face à la scène, découvre la même œuvre en trois dimensions. Son regard balaie librement l’espace, affranchi du cadre de l’objectif et des choix de la réalisation. Il détecte tantôt d’infimes variantes ou d’abyssales différences de points de vue. Surtout, il observe des individus au travail – et ce pour la deuxième fois de la soirée: techniciens déplaçant les éléments de scénographie, cameramen intégrés à l’action, musicien, comédiennes occupant l’espace en fonction des besoins simultanément du film et du spectacle.

L’un des chefs-d’œuvre du dramaturge, nouvelliste et médecin Anton Tchekhov (1860-1904), rédigé en 1900, le texte d’origine sied à merveille à ce dispositif de haute voltige, lui qui évoque en deux temps l’utopie d’un départ. Piqûre de rappel: la fratrie Prozorov se morfond près d’une garnison de province. Olga, l’aînée dévouée (subjuguante Isabel Teixeira), est institutrice; Macha, mal mariée (séductrice Stella Rabello), déjoue ses frustrations en s’envoyant en l’air avec des officiers; Irina, à peine sortie de l’adolescence (délicieuse Julie Bernat), s’agrippe à son rêve d’un retour à sa Moscou natale. Quitter la demeure qu’elles partagent avec leur frère et sa femme, voilà qui pourrait mettre fin au spleen qui les ronge…

Le premier acte cueille les frangines un an après le décès de leur père, alors qu’elles fêtent l’anniversaire de la cadette. Le second les retrouve l’année suivante pour la même occasion. La répétition, en plus de renvoyer au monde du théâtre, souligne le passage immobile du temps, ses plaies nostalgiques qu’un même sable maintient ouvertes. Dans ce contexte stagnant, l’appel de l’ailleurs agit comme une promesse.

Poupées russes

L’utopique Moscou, ce sera la destination gagnée en quelques pas, dans la nuit genevoise, pendant l’entracte. Ce sera encore ce verso cinématographique replié sur son recto dramaturgique, selon un art imitant l’origami. Et ce sera enfin un espoir politique, formulé avant et après, aux deux endroits successivement, jamais ni comblé ni éteint. Car, au lendemain des élections brésiliennes, qui ont vu «56 millions de personnes porter au pouvoir un président fasciste», Olga, Macha et Irina se demandent «comment est-ce qu’on fait pour changer»?

La réponse n’arrive pas. Ni des auteurs, ni des acteurs, ni des spectateurs, pourtant conviés à danser, boire et manger sur les planches. Si une lueur persiste, elle provient moins des personnages dont Jatahy explore copieusement la psychologie que de sa propre prouesse esthétique. Quand les trois filles, en fin de représentation, auront parcouru leur chemin fictif, elles pourront affirmer un «la réalité, ça commence ici» qui insuffle du courage tout en donnant le tournis à un public à la fois divisé et réuni. Réjoui, sans doute, que l’effet poupées russes cher à la (déjà) nouvelle Comédie se fera à nouveau sentir en janvier prochain, tandis que la troupe sibérienne de Timofei Kouliabine viendra présenter ses propres «Trois Sœurs»… en langue des signes.

«What if they went to Moscow?» La Comédie et Cinérama Empire, jusqu’au 3 nov., 022 320 50 01, www.comedie.ch

Créé: 30.10.2018, 18h15

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