À la Comédie, Julie a le don d’ubiquité. Traquez-la!

La Bâtie – Festival de GenèveSix metteurs en scènes internationaux livrent simultanément leur version de Strindberg.

Luk Perceval montre une Mademoiselle Julie dépravée face à son servant.

Luk Perceval montre une Mademoiselle Julie dépravée face à son servant. Image: MAGALI DOUGADOS

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De la cave au grenier, elle bourdonne, la ruche du boulevard des Philosophes. Une trouvaille commune à sa nouvelle reine bicéphale, alias NKDM (pour Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer), et au nouveau cocher fouettant La Bâtie, Claude Ratzé, lui redonne une vitalité plus mellifère que jamais. Elle bourdonne, oui: d’un même «embrassez mon soulier», par exemple, ou d’un «vous avez quelque chose dans l’œil» qui résonnent autrement selon qu’ils retentissent dans l’atelier des costumes, dans le foyer, dans la loge à l’étage, dans le studio Claude Stratz ou dans la grande salle. Ah, magie de l’écho!

«Julie’s Party», c’est la fête du théâtre. À partir du classique d’August Strindberg, «Mademoiselle Julie», les deux institutions devenues nœuds essentiels du réseau des plateaux genevois ont à leur tour tissé un entrelacs. Avec, en ligne de mire, le déménagement de la Comédie aux Eaux-Vives, elles ont voulu rendre hommage à l’ancien candidat à sa direction Matthias Langhoff, qui avait signé une mémorable mise en scène de la pièce en 1980. Elles ont ainsi invité six grands artistes contemporains, de provenances diverses, à la passer au crible de leur propre interprétation.

Une entrée pour six échos

Ambitieuse initiative, dramaturgique en soi, qui nécessite un minimum d’organisation de la part du personnel de l’établissement comme du spectateur. Ce dernier, muni d’un seul billet pour sa foisonnante soirée à la Comédie, commence par assister avec tous ses pairs à une réactualisation du huis clos dans la grande salle historique. Il suivra ensuite, en petit comité, le balisage au sol qui le conduira aux propositions plus légères, d’une durée de 30 minutes chacune, employant des comédiens exclusivement locaux, auxquelles il se sera préalablement inscrit – au risque, somme toute minime, de devoir compléter son tableau à une date ultérieure, pour le même prix.

Un détour s’impose, avant d’entamer ce parcours du passionné, par un bref résumé de la «tragédie naturaliste» originale, jugée sulfureuse à l’époque de sa création en 1889. Strindberg, qui a lu Marx et connaîtra bientôt Freud, y fait le récit d’une liaison à l’intersection de la lutte des classes et de la guerre des sexes. Une nuit de la Saint-Jean, la nubile aristocrate Julie séduit Jean, le valet de son comte de père, déjà fiancé à la cuisinière Kristin…

Spécialiste de la réécriture de textes du passé, le Belge Luk Perceval amorce l’engrenage sur le plateau central avec sa «Mademoiselle Julie». Son héroïne est une quinqua bourgeoise, replète et dépravée; son Jean un jeune Noir dont on s’offrirait les services sexuels en touriste; la tierce Kristin, elle, a été évincée. Dans un recoin sombre, près d’une jalousie baissée, les corps se provoquent, se violentent, s’humilient, et se dominent. Le verbe est cru, la bière coule à flots, et l’inégalité entre les personnages se voit soulignée tant par le jeu d’ombres que par celui d’une comédienne incitée à se vautrer à la mesure de son désir.

Retour au foyer du théâtre. Dans sa robe lamée or, Rébecca Balestra fait à Arnaud Huguenin une scène à rallonge, «Cuisine». Dirigés par le collectif belge tg STAN, les deux Romands improvisent brillamment et bruyamment sur les tirades familières de la pièce revisitée de fond en comble.

Hors-champs en backstage

Selon le tracé de son programme personnel, on remonte alors à la grande salle savourer le corps-à-corps cinématographique de la Brésilienne Christiane Jatahy, «Julia», dont certaines des images avaient été utilisées dans sa mise en scène théâtrale du même Strindberg, à l’affiche de La Bâtie en 2014. Sinon, on grimpe jusqu’au studio Claude Stratz, où l’Iranien Amir Reza Koohestani s’interroge dans un «Miss Julie» gigogne sur les rôles que distribue l’amour. Viviane Pavillon et Maxime Gorbatchevsky y incarnent deux comédiens en train d’enregistrer une version radiophonique du livret – et de succomber à leur attirance réciproque.

Ou alors, on s’engouffre dans une loge d’aspect vétuste, où attend la très prometteuse Gwenaëlle Vaudin, fraîche émoulue de la Manufacture. Sous la baguette du Français Pascal Rambert, elle guette son entrée en scène, et monologue sur le sort des seconds rôles – en l’occurrence celui de l’exclue, la réduite, la cuisinière Kristin. Mais «christine» a sa petite saveur de révolution qui gronde…

Quant à la saveur du petit blanc que Julie et Jean servent avec une tranche de jambon cru, on y goûtera dans «Une autre fin». Au milieu des cintres suspendus de l’atelier des costumes, le Portugais Tiago Rodrigues fait jouer aux délicieux Pierre-Isaïe Duc et Marie-Madeleine Pasquier un dénouement inédit au chef-d’œuvre suédois. Les amoureux ont ouvert l’hôtel de leurs rêves, et ont trouvé la paix dans le pliage des serviettes destinées à leur clientèle. Que le bonheur, contrairement au drame, ne se théâtralise pas n’y change rien… Happy end intégral.

«Julie’s Party» La Comédie, jusqu’au 30 sept., www.comedie.ch, www.batie.ch (TDG)

Créé: 13.09.2018, 17h25

Les tg STAN font durer au foyer le plaisir de la scène. (Image: MAGALI DOUGADOS)

Amir Reza Koohestani imagine une Mademoiselle Julie doubleuse de cinéma fricotant avec un collègue. (Image: MAGALI DOUGADOS)

Pascal Rambert s’intéresse moins à Mademoiselle Julie qu'à la délaissée Kristin. (Image: MAGALI DOUGADOS)

Tiago Rodrigues rêve du bonheur de Mademoiselle Julie avec Jean. (Image: MAGALI DOUGADOS)

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