Claude Ratzé affirme ses choix: «Un festival crée forcément le débat!»

La Bâtie – Festival de GenèveMalgré une affluence en légère baisse, le pari est largement gagné.

Ballon d’essai concluant pour le nouvel aérostier de La Bâtie, un Claude Ratzé «très heureux quoique épuisé: il y a de quoi!»

Ballon d’essai concluant pour le nouvel aérostier de La Bâtie, un Claude Ratzé «très heureux quoique épuisé: il y a de quoi!» Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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L’entregent, la douceur et le flegme de Claude Ratzé ont à nouveau frappé! Sa conversion du statut de patron de l’Association pour la danse contemporaine à celui de timonier de La Bâtie s’est réalisée sans le moindre accroc – comme dans le beurre d’une préparation culinaire dont ce gourmet aurait le secret. Inaugurée par un rassembleur «Gala», sa première édition s’est clôturée dimanche devant la foule compacte qui s’est déplacée pour l’intégrale des «Conférences de choses», de la 2b company. Entre la danse et le théâtre, entre l’accueil d’une production étrangère et l’invitation à des artistes locaux, s’est déployé un éventail de projets plus aptes les uns que les autres à stimuler les esprits. La parole à celui dont la mission est désormais «d’organiser un festival d’ouverture de saison».


Lire aussi l'éditorial: Claude Ratzé, promu avec mention


Quels ont été pour vous les moments marquants de cette première édition sous votre houlette?
Au lancement du festival avec le «Gala» de Jérôme Bel au Théâtre du Léman, j’ai eu le plaisir de constater qu’il s’agissait du bon spectacle, au bon moment, au bon endroit. De quoi donner un élan joyeux à la manifestation. En tant que directeur, je suis évidemment à l’affût des réactions du public. Aussi la standing-ovation réservée au «Grand Finale» de Hofesh Shechter, à la mi-parcours, m’a également confirmé la justesse du choix. Le brunch de lecture qui introduisait «Julie’s Party» à la Comédie, également, quand l’équipe du spectacle créé par Matthias Langhoff en 1980 est venue en reprendre les dialogues en direct. L’événement a prouvé qu’il est possible de suppléer au manque de ressources nécessaires pour réaliser de grosses coproductions. Enfin, la foule rassemblée à Pitoëff pour assister à l’intégrale des «Conférences de choses» par Pierre Mifsud, ce dimanche matin, faisait plaisir à voir.

Par quoi vous êtes-vous laissé surprendre?
J’ai été surpris par l’attachement d’une certaine génération de Genevois à ce que représentait le lieu central de Plainpalais. J’ai constaté une nostalgie réelle pour le Satori. Je maintiens qu’il ne fallait pas forcément prolonger son existence, mais j’ai peut-être sous-estimé à quel point il manquerait aux 40-50 ans.

Cette division du Lieu central en un club et un restaurant externalisé, une bonne idée quand même?
Je le pense. Mais elle implique de casser une habitude, ce qui ne va pas de soi. Le restaurant a mis du temps à démarrer, le Club aussi. Sa dernière soirée a fini par causer la cohue que nous espérions. Nous allons affiner cette question des lieux de rassemblement, et réfléchir à l’endroit qui puisse répondre à la nostalgie des anciens festivaliers.

Il a beaucoup été question d’altérité et de différence dans les thématiques abordées par les spectacles. N’auriez-vous pas surfé sur la vague du politiquement correct?
Je n’en ai pas le sentiment, même si je peux entendre ce questionnement. La volonté d’un programmateur consiste à refléter les préoccupations des artistes conviés, pas de construire un discours. Une programmation suscite toujours des désaccords, même quand elle emporte l’adhésion populaire. Dans ce sens, un festival ne saurait être consensuel. Il fait forcément débat. J’ajouterais que toute programmation exige d’être défendue de bout en bout, sans quoi elle ne se réalise pas. L’assumer n’implique pas que je veuille m’endormir. J’accompagne mes choix, ce qui ne m’empêche pas de discuter d’éventuels problèmes en retrait.

Votre grille renouait avec un classement par disciplines artistiques. Une décision que vous pensez maintenir?
Oui, je trouve que nous avions peu de spectacles au genre indéfini, hormis l’«Orlando» de Julie Beauvais. Je ne milite pas personnellement pour l’effacement de l’identité disciplinaire. J’ai même bataillé sur ce point: j’estime que la classification sert de guide au spectateur.

Comment qualifieriez-vous cette cuvée 2018?
En trois adjectifs, je la qualifierais d’élégante, engagée et soignée.

La mise en réseau des institutions genevoises semble avoir fonctionné à plein pot. Bilan positif à cet égard aussi?
Ce point est à mes yeux une grande réussite. Il règne à Genève un état d’esprit qui encourage le partenariat. Cette édition, il a concerné 35 institutions différentes! Mon idée de départ était d’organiser un festival d’ouverture de saison. Elle a bien fonctionné. Un maillage s’est tissé, qui verra des liens continuer de s’établir tout au long de l’année. Il s’est agi de composer, de négocier avec les théâtres tout en maintenant le parcours et l’organicité propres à un festival.

Ne craignez-vous pas que les bonnes relations au sein de ce réseau compromettent votre ligne – favorisant en priorité les intérêts de chacun?
L’enjeu de cette première édition consistait précisément à ne pas tomber dans ce piège. J’ai été vigilant à ne pas servir la soupe sans savoir pourquoi. La Bâtie dépend de l’équipe du festival, pas d’un service de promotion du service culturel de la Ville de Genève. Je suis satisfait d’avoir évité cet écueil sans pour autant n’accueillir que des premières mondiales. Il sera intéressant de peaufiner plus avant ce principe.

La section musicale concoctée par Neil Galuba a privilégié les artistes locaux plutôt que les grosses pointures internationales. Pensez-vous maintenir ce cap?
Neil avait à cœur de donner un espace aux artistes de proximité. J’y ai ajouté des collaborations avec les institutions musicales de la place. Cette programmation fera l’objet de discussions, sans verser dans un manichéisme qui opposerait les têtes d’affiche aux artistes locaux.

Quelle intention première pour votre deuxième édition?
Continuer. Je me réjouis d’avoir plus de temps pour la préparer. Mais je n’ai pas de projet particulier prêt à sortir de ma manche. Peut-être un spectacle en plein air? Pour l’heure, place au bilan, aux évaluations, puis, dans un mois, aux vacances!

La Bâtie – Festival de Genève Du 30 août au 15 sept. 2019, www.batie.ch

Créé: 16.09.2018, 20h51

En chiffres

Sur 18 jours, la 42e édition de La Bâtie a attiré 30'600 festivaliers (contre 35'500 l’an passé) dans 43 lieux de Genève et ses communes, à Lausanne et en France voisine (Saint-Genis-Pouilly, Ferney-Voltaire, Divonne-les-Bains, Annemasse, Ambilly, Ville-la-Grand, Saint-Cergues). De la scène contemporaine locale et internationale, 61 propositions ont été présentées en danse, musique et théâtre, grâce à une collaboration étroite avec 35 partenaires culturels: soit 6 productions (toutes des créations), 9 coproductions (dont 4 créations), 46 accueils, dont 12 en premières suisses. La 43e édition aura lieu du 30 août au 15 septembre 2019. Ce sera la 2e sous la direction de Claude Ratzé, au bénéfice d’un mandat de 3 ans, renouvelable 3 fois.

Coup d’envoi de cette 42e édition au Théâtre du Léman, le «Gala» du chorégraphe français Jérôme Bel a également donné le ton sur le plan thématique. À sa suite, des artistes tels que La Ribot ou Raimund Hoghe ont interrogé le handicap et la différence, tout en posant les jalons d’un art authentiquement inclusif.

Le joyau le plus pur du festival 2018 nous est venu de Belgique, berceau privilégié de la création artistique contemporaine. Loin de tout discours pontifiant, Jan Martens a tressé l’éloge de la nuance, du détail et de la variation infime dans un «Rule of Three» fondé sur l’algèbre, la répétition et les couleurs primaires.

À l’intersection du concert, de la vidéo et de l’installation, la Romande Julie Beauvais a servi un très contemplatif «Orlando» en référence au roman homonyme de Virginia Woolf. On y suivait le mouvement infinitésimal de sept androgynes filmés devant leur horizon, traversant les âges, les continents et les genres.

Trait d’union entre La Bâtie d’Ilya Stürenburg Rossi et celle de Claude Ratzé, Amir Reza Koohestani a été réinvité avec «Summerless». Dans la sophistication qu’on lui connaît, le metteur en scène iranien effleure la question du pouvoir depuis une cour d’école. L’un des électrons libres de la programmation.

Périphérique par sa localisation meyrinoise autant que par sa forme inclassable, «A Game of You» est un ingénieux stratagème élaboré par les Flamands Ontroerend Goed afin de brouiller les contours de votre identité. Au gré d’un parcours labyrinthique, on rencontre l’autre tapi en soi, et l’inverse bien sûr.

L’Évangile même du festival selon Claude. Pour inaugurer la saison de la Comédie, «Julie’s Party» fête l’interprétation d’un seul texte, le «Mademoiselle Julie» de Strindberg, par six créateurs internationaux venus diriger des acteurs locaux. La vieille dame des Philosophes en frémit de la tête aux pieds. (K.B.)

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