Clap de fin pour Pierre Naftule

SpectacleLa Revue s’achève, son metteur en scène tire sa révérence, notamment pour des raisons de santé.

Vidéo: Marianne Grosjean

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Pierre Naftule ne mourra pas sur scène, sous les projecteurs. Normal. L’homme de spectacle de 57 ans n’officie pas sur les planches, à l’instar des acteurs, des chanteurs ou des danseuses qu’il dirige. Alternativement scénariste, producteur, metteur en scène de quinze Revues genevoises entre 1990 et 2017, Pierre Naftule modèle ses spectacles à son image, sans que celle-ci n’apparaisse jamais sur le devant de la scène. Pendant deux semaines encore – la Revue joue les prolongations jusqu’au 7 janvier au Casino-Théâtre – il motivera sa troupe, comptera les rires du public et triturera ses sourcils. Puis ce sera le clap de fin. Atteint d’une maladie grave, l’amuseur public genevois concentrera ses forces pour profiter du temps qui lui reste.

Quel regard pose-t-il sur sa vie? Retour sur son parcours, le temps d’un thé au citron.

Vous avez acquis une notoriété à 18 ans, dans l’émission TV «La course autour du monde». Quel souvenir en gardez-vous?

En me croisant dans les couloirs du collège, l’année de la matu, une prof de français m’avait dit: «Ils ont ouvert les sélections. Tu devrais postuler, au lieu de foutre le bordel dans mes cours!» Je me suis inscrit suite à cette remarque. Je ne m’intéressais pas du tout au journalisme, par contre j’adorais filmer. Quand j’avais 11 ou 12 ans, mon père m’avait prêté une caméra, et je tournais des films idiots. Mes parents s’extasiaient devant La course autour du monde, ça m’énervait, je me disais que moi aussi je pourrais le faire, ça n’avait rien de si exceptionnel. Au fond je me disais, ça, je peux faire.

Quand je suis rentré de là, j’avais une certitude, c’est que je ne voulais pas être journaliste. Parce que j’avais appris qu’on peut faire dire aux images ce qu’on veut, tricher un peu, rajouter du piquant dans un sujet pas passionnant. Je préférais assumer ces fioritures à la réalité et partir dans la fiction.

L’humour, ça s’acquiert?

Ma sœur était très rigolote, et ma mère souvent moqueuse. Parfois elle rigolait gentiment de ses copines, du coup ça nous autorisait à le faire aussi. Pour moi, ça s’est vraiment transmis par la famille. Je le constate aussi avec mes amis: ceux qui manient le second degré ont des enfants qui l’acquièrent aussi. Les autres, non.

Quel élève étiez-vous?

J’écrivais des sketches, des spectacles d’école, je m’occupais du ciné-club. En classe, je faisais des commentaires tout le temps, on me sortait, c’était ma façon de me faire remarquer. Sinon je n’ai jamais bossé. En primaire j’avais 6 partout parce que c’était facile. Au cycle 4,5, c’était un peu plus difficile, et au collège j’ai eu ma matu de justesse, à 3,47, avec une dérogation, et sans doute parce que mes profs en avaient marre de me supporter! J’aimais bien le latin, l’histoire, grâce à des profs motivants. Les deux dernières années en maths, je n’y suis même pas allé, et à l’oral de matu, j’ai voulu faire un tour de magie… que j’ai raté. C’était lamentable!

J’ai toujours aimé les profs qui m’envoyaient des vannes bien formulées. Même s’ils m’assassinaient, ils le faisaient avec beaucoup de classe, et j’adorais ça.

Pitre à l’école, mais en coulisses dans la vie. N’avez-vous jamais été tenté par le devant de la scène?

Non, je crois que je suis trop inhibé pour ça. Pour être acteur, il faut aimer se montrer, et tout oser. Ça me fascine chez les comédiens. En revanche, je sais très bien ce que j’attends d’eux. J’ai une musique assez précise de ce que j’imagine, à l’ouïe je peux entendre si ça fonctionne ou non.

L’avantage d’être dans l’ombre, c’est que quand ça marche, tu te montres un peu et tu es content, et quand ça ne marche pas, personne ne te voit. Lors des représentations, j’aime bien me mettre derrière le rideau au fond de la scène, dans le même sens que l’acteur, et écouter les rires de la salle.

Marie-Thérèse Porchet est née de Joseph Gorgoni et de vous. Comment est-ce arrivé?

Joseph Gorgoni, à l’époque chanteur et danseur, était venu auditionner pour la Revue en 1991. C’est à travers le personnage du pape qu’il incarnait qu’il a pris conscience de sa force comique. En répétition, il imitait souvent des voix de filles pour nous faire rire. Avec mon acolyte Pascal Bernheim, on s’est dit qu’il fallait en faire un personnage. Ça a donné un sketch un peu mythique dans la Revue 1993 avec Marie-Thérèse Poget (ndlr: qui deviendra Porchet), née Bertholet.

Deux ans plus tard, sur une terrasse aux Gets, on réfléchissait à un one man show avec Joseph. On savait que le personnage de Marie-Thérèse marchait et on cherchait une histoire à raconter. Après dix minutes, on a eu tous les deux la même idée: Marie-Thérèse découvre que son fils est homosexuel, et l’impact de cette révélation sur sa vie. J’ai écrit avec lui et assuré la mise en scène. La suite, vous la connaissez.

Ce qui est impressionnant, c’est que je peux demander à Marie-Thérèse d’interpréter n’importe quoi, elle est capable de tout jouer. Joseph, lui, sera plus mal à l’aise avec les rôles trop réalistes. Par exemple, jouer un mec de son âge, banal, ça ne le motivera pas.

Vous arrachez-vous toujours les sourcils quand vous êtes stressé?

Je fais ça depuis que j’ai 14 ans. C’est horrible, en plus ça met du temps à repousser. Mais depuis une semaine je ne les touche plus. J’ai des phases où ça me passe, et d’autres fois je ne fais que ça: mais je ne fais pas que les arracher. Je les triture, j’en trouve un qui dépasse, je les tords, j’appuie pour que ça pique à l’intérieur… Ça me stimule quand je suis fatigué ou sous pression.

Vous n’avez pas d’enfants. C’était un choix?

Ma compagne avait 35 ans quand on s’est rencontrés, il y a dix ans. Aucun de nous n’a clairement dit oui ou non. Ça ne s’est simplement pas présenté. Et puis passé un certain âge, tu n’as pas non plus envie d’avoir 75 ans quand ton enfant en aura 20… Mon côté papa protecteur se révèle auprès des jeunes humoristes avec qui je travaille!

Quels sont les moments les plus marquants de votre vie?

Sur le plan professionnel, les rencontres avec des artistes hypertalentueux. Joseph Gorgoni évidemment, Thierry Meury, Laurent Deshusses, l’arrangeur Roby Seidel, le scénographe Gilles Lambert entre autres… ou plus récemment avec la nouvelle génération d’humoristes, Nathanaël Rochat et Thomas Wiesel. J’aime le talent. Ils m’ont tous appris énormément.

Sur un plan personnel, je dirais que c’est la rencontre avec ma femme, Mai Nguyen, qui m’est vitale, aussi bien personnellement que professionnellement. Je l’avais engagée comme danseuse dans la Revue en 2006. Bien que je sois difficile à vivre, que je bosse tout le temps, que je ne me repose pas, on s’est installés ensemble. Juste après la Revue. Parce que je trouve qu’avoir des histoires avec des gens de ton équipe alors que tu es producteur, ce n’est pas très pro. C’est parfois pénible de travailler en couple, d’ailleurs. Quand tu choisis quelqu’un pour vivre avec toi, c’est parce que c’est le ou la meilleur(e). Donc dès qu’il ou elle rate quelque chose, ça remet en cause ton choix. Tu te dis: «Les gens vont penser que je suis avec un(e) nul(le)…» Du coup, tu te montres encore plus exigeant qu’avec n’importe qui. Mais je n’ai pas encore été confronté à ça avec Mai. Je l’engage parce que je la trouve talentueuse, surtout pas parce que c’est ma compagne.

L’autre moment marquant, c’est le 21 mars dernier, quand j’ai appris suite à un contrôle médical que j’avais une maladie grave. Ça a changé ma façon de voir les choses. J’ai toujours eu comme principe de rigoler, de profiter. Je suis conscient de la chance que j’ai d’être là. Je ne vais pas commencer à déprimer! Ce qui m’attriste parfois, ce n’est pas de penser à ce qu’il m’arrive, mais plutôt à l’impact de tout ça sur les gens les plus proches de moi. Alors j’essaie d’anticiper, de prévoir. C’est une chance de pouvoir le faire.

Qu’est-ce qui vous arrive?

Je ne veux pas donner des détails, je n’ai pas envie que les gens m’imaginent souffrant ou affaibli. Faire larmoyer les gens, provoquer la pitié, ça m’emmerde. Chacun ses problèmes. Bosser, ça me maintient. Je quitte la Revue, mais il y a plein de projets que j’ai encore envie de vivre…


«La Revue, c’est mon truc, mon ADN»

La Revue, ça représente quoi pour vous?

La Revue, c’est mon truc, mon ADN. La satire, me moquer des gens pour les faire rire, je ne sais faire que ça. Je n’ai pas besoin d’inventer, de tricher. C’est moi. C’est sûrement gonflé de ma part, mais parmi tous les producteurs de la Revue que j’ai connus, je suis celui pour qui c’est le plus naturel. C’est aussi un moyen de rendre hommage à un des genres que je préfère: la comédie musicale.

Quel est le comble du mauvais spectacle?

N’importe quel spectacle signé par des gens prétentieux qui sont inconscients de leur médiocrité, comme certains qui ont postulé pour nous succéder à la tête de la Revue. Je vous laisse chercher les noms… Ceux qui sont sûrs d’être exceptionnels mais qui ne déclenchent que trois rires en dix minutes.

Y a-t-il eu des combats d’ego dans la troupe de la Revue?

Des comédiens avec un gros ego, ça ne passe que s’ils sont très talentueux. Et encore. Il y en a que j’aurais adoré faire jouer parce qu’ils me font mourir de rire. Mais pour un contrat de quatre mois, ils sont trop difficiles à gérer humainement. Certains ne peuvent pas s’empêcher de dire du mal de leurs partenaires. D’autres ont des rapports compliqués à l’autorité ou refusent de faire ce qu’on leur demande.

Comme dans tous les milieux, les gens qui posent problème sont ceux qui ne se remettent jamais en question. Avec eux, c’est toujours la faute des autres. (TDG)

Créé: 21.12.2017, 16h18

Articles en relation

La Revue 2017 fait rayonner ses comédiens

Critique Mis en scène une dernière fois par Pierre Naftule, le spectacle satirique genevois a globalement réussi son pari: on y rit souvent. Plus...

La Revue, entre ratages et moments de grâce

Scène Globalement moins drôle, le show satirique genevois mis en scène par Antony Mettler est inégal. Critique de la première. Plus...

A l’heure du bilan, la Revue dépasse ses ambitions

Spectacle Le show satirique risquait de perdre sa subvention si le taux de fréquentation ne remontait pas. Le point avec Pierre Naftule. Plus...

Avec Nicolet et Gorgoni, la Revue tient la rampe: les tops et les flops

Critique Le spectacle satirique du Casino-Théâtre à nouveau produit par Pierre Naftule est une réussite. On dénote tout de mêmes quelques faiblesses. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.