Des toiles sous chapiteau

100 ans du Cirque KnieLes liens consanguins du cirque et cinéma ont engendré des monstres sacrés et films phénomènes. Tour de piste.

«Dumbo», de Tim Burton.

«Dumbo», de Tim Burton. Image: Disney

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ès la fin du XIXe s., cirque et cinéma ont vécu en consanguinité, ses vedettes sautant de la piste à l’écran jusqu’à caracoler en monstres sacrés. De Charlie Chaplin aux frères Marx, Buster Keaton, Laurel et Hardy et autres burlesques se mettent en scène dans une dynamique du mouvement commune au music-hall et au septième art. Cette gestuelle revendiquée, de Jacques Tati à Pierre Étaix, esquisse aussi des liens plus complexes.

Saltimbanques et acteurs puisent dans le même fonds de commerce, cet «îlot chatoyant de merveilleux dans l’atmosphère charbonneuse d’une société en voie d’industrialisation». Et rentrent ensuite dans la loge, clowns à la tristesse d’éternels incompris.

Un «pays d’enfance»

Dès 1932, le cinéaste Tod Browning exacerbe la démonstration dans «Freaks», classique matriciel. Siamoises, géant, femme à barbe et autres phénomènes de foire cri­stallisent avec évidence la métaphore d’une société prompte à rejeter tout corps étranger à ses codes. À la lumière des salles obscures, ces êtres à la fantastique précarité sur le balancier de l’imaginaire et du réel deviennent aussi les gardiens de richesses insoupçonnées. Federico Fellini, David Lynch, Tim Burton, Guy Maddin et tant d’épris de la marge plongeront souvent dans ce «pays d’enfance».

Pourtant, sur la corde raide tendue entre le chapiteau et le reste du monde, il arrive que les cinéastes se croient adultes, ils jonglent alors entre fantaisie et nostalgie. Voir «Lola Montès» de Max Ophüls, «La nuit des forains» d’Ingmar Bergman et autres sombres tableaux.

Au cirque, chacun fait son cinéma. Prenez Chocolat, authentique «clown nègre» du XIXe s. peint par Toulouse-Lautrec en 1896. Le grand dadais black se promène sous la caméra des frères Lumière à des fins documentaires. Gene Kelly lui emboîte le pas dans le ballet final d’«Un Américain à Paris». Il sera figurant dans «Moulin Rouge» de John Huston, puis dans la version de Baz Luhrmann. Au XXIe s., Omar Sy l’incarne pour Roschdy Zem en symbole du racisme toujours vivace en France. De quoi en être tout Chocolat.


Petite chronologie

1932: «Freaks» L’Américain Tod Browning voit le cirque en métaphore sociale. «La monstrueuse parade», loin de tout angélisme inspire Lynch, Burton, etc. Femme à barbe, nain, etc. réconcilient avec le hors norme, dans la quintessence du septième art.


1939: «Un jour au cirque» Le film devait clore la trilogie lancée avec «Une nuit à l’opéra» (1935) et «Un jour aux courses» (1937). Le projet des Marx Brothers s’en émancipa, bouleversé par la mort d’Irving Thalberg, protecteur de leurs frasques à la MGM. À noter, Buster Keaton, en perte de vitesse, fut commis d’office en tant que gagman. Il se dit que son humour ne plaisait guère à Harpo, Groucho, Beppo et Zeppo.


1952: «Sous le plus grand chapiteau du monde» Le réalisateur «pharaonique» Cecil B. DeMille n’hésita pas à garder James Stewart maquillé durant tout le film (ici, à côté de Charlton Heston), exigeant des acteurs de pratiquer leurs cascades. De quoi décourager Marlene Dietrich et Hedy Lamarr à l’époque. Un temps, Burt Lancaster, champion au trapèze, fut envisagé pour le rôle du voltigeur joué par Cornel Wilde, ainsi que Kirk Douglas. Peu après, ces deux stars finiraient par s’élancer, Lancaster dans «Trapèze», Douglas dans «Histoire de trois amours».


1954: «La strada» Des personnalités aussi différentes que le cinéaste Sam Peckinpah ou le pape François citent le classique de Federico Fellini comme leur film préféré. Anthony Quinn, acteur au côté de la muse Giulietta Masina, était persuadé d’avoir frayé avec un génie. Quand les studios Walt Disney proposèrent au maestro d’en tirer une adaptation animée, le réalisateur éclata de rire: «J’aurais pu vivre sur le dos de Gelsomina pendant vingt ans!»


1987: «Les ailes du désir» Dédié à Ozu, Truffaut, Tarkovski et Alekan, le film céleste de Wim Wenders glisse en périphérie circassienne. L’ange, tombé amoureux, va déchoir de son trapèze divin pour devenir humain. Le cirque reste la métaphore de chute et rédemption.


2016: «Chocolat» En 2016, ici cinéaste, Roschdy Zem traite plus du racisme que du cirque en suivant les clowns de légende le Cubain Chocolat (Omar Sy) et Foottit (James Thierrée, petit-fils de Chaplin). Fêté sous le chapiteau, raillé dans la société: un symbole.


2019: «Dumbo» Tim Burton qui débuta, «mortifié» chez Disney, adapte en prise de vue réelle un classique de l’animation selon Tonton Walt. Moins audacieux que «Big Fish» et autres de ses aventures circassiennes, ce «Dumbo», blockbuster éléphantesque, ne manque pourtant pas de délicate poésie.

Créé: 16.06.2019, 13h55

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