Raymond Depardon s'invite dans les audiences psychiatriques

CinémaLe photographe et sa femme, Claudine Nougaret, sortent le documentaire «12 jours», nouvelle incursion psycho-légale. Rencontre.


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«Dans notre film, il y a deux langages. L’un que l’on comprend mais que l’on a du mal à suivre et l’autre que l’on comprend aussi, mais qui est celui de l’ordre.» La logique des patients et celle des juges, pour résumer la pensée de Raymond Depardon, dont on sent d’emblée où va son empathie en priorité. Avec 12 jours, le couple de cinéma formé du photographe, à la réalisation, et de sa femme, Claudine Nougaret, à la production, revient sur des terres qu’il connaît bien, celui de la psychiatrie et de la justice.

Le titre de leur film documentaire fait référence au délai avant lequel, en France, une personne hospitalisée en psychiatrie sans son consentement doit être présentée en audience à un juge des libertés. «Nous voulions refaire un film sur la justice ou la psychiatrie quand nous avons été contactés par une magistrate et une psychiatre qui travaille à l’hôpital Le Vinatier, à Lyon. Elles pensaient que ce genre d’audiences pouvaient nous intéresser. On s’est dit: «On essaie», se souvient Claudine Nougaret, rencontrée avec Raymond Depardon dans un hôtel genevois. «Cela correspondait bien à notre chemin. Trois films sur la psychiatrie, trois films sur la justice. Nous avons une expérience du film d’audience, avec ici l’opportunité exceptionnelle que l’hôpital nous ouvrait ses portes, ce qui n’est pas évident.»

La demande était motivée par une mise à niveau des dispositions légales françaises sur des directives européennes. Un changement inscrit dans la loi en 2011 seulement et aménagé en 2013, qui régule les quelque 92 000 cas traités par an dans le pays, soit environ 250 par jour. «La France a été en quelque sorte sanctionnée car elle ne respectait pas les droits de l’homme», tient à préciser le réalisateur, spécialisé dans ce genre d’enquêtes – de San Clemente en 1982 à 10e chambre, instants d’audience en 2004.

«Passer devant le juge, c’est aussi une étape de sa guérison. Parler de sa maladie, ne pas rester dans le déni»

Rythmé par une série de plans de coupe d’extérieurs, 12 jours se focalise sur ces séances où un interné se confronte à la société via la figure du juge. «C’est la première fois où le patient peut s’exprimer. Peu de temps, mais on lui donne la place royale. On le sort des couloirs, on lui enlève son pyjama et, d’un seul coup, il devient un être humain», détaille un Raymond Depardon épris d’humanisme. «Passer devant le juge, c’est aussi une étape de sa guérison, renchérit Claudine Nougaret. Parler de sa maladie, ne pas rester dans le déni.»

«Un faible pour l’irrationnel»

«J’ai toujours eu un faible pour les gens comme ça, irrationnels, admet Raymond Depardon. On ne sait pas d’où ils viennent, on ne sait pas ce qu’ils font mais c’est pour ça qu’il faut bien les filmer, ne rien rater de leur conversation, assez banale à la base.» Pour la première fois, ou presque, le cinéaste passe à trois caméras et au numérique. «Il fallait un dispositif un peu sec, froid, pour que la personnalité des gens ressorte. L’idée n’était pas de réaliser un film d’art contemporain, mais je ne voulais pas non plus d’une caméra qui bouge comme il y a trente ans, qui ne cerne pas les choses. On revient aux fondamentaux de Hollywood: champ-contrechamp et un plan large. Du coup, au montage, on ne voit pas les coupes.»

Dans le champ, la douleur reste omniprésente, le point de contact furtif. Les magistrats semblent souvent démunis, mal à l’aise dans cette fonction récente. «Ils ont été formés en catastrophe. La plupart viennent de correctionnelle. Il a fallu les rendre attentifs au fait que cela ne se jouait pas sur la question coupable/innocent, pointe Raymond Depardon. Je suis peut-être un peu poète ou utopiste, mais je trouvais incroyable qu’un texte de loi oblige ces gens à se rencontrer.»

Au-delà de la poésie et de l’ouverture humaine ainsi initiée, ces procédures permettent aussi des contrôles, évitent «ces lieux de non-droit, où disparaissaient certains pour des questions d’héritage». 12 jours a en tout cas donné satisfaction à la magistrate et à la psychiatre lyonnaise, qui, toutes deux, tournent en France pour le présenter. «C’est devenu leur film», se réjouit Claudine Nougaret. (TDG)

Créé: 14.12.2017, 08h17

Entre progrès légaux et situations sans issue, «12 jours» ouvre le débat

Le verre à moitié plein ou à moitié vide. Si Raymond Depardon et Claudine Nougaret insistent volontiers sur les progrès médicaux et légaux de ces dernières années dont témoigne «12 jours», il est difficile, dans les cas documentés par le film, d’en rester à cette seule dimension d’une amélioration et d’un meilleur contrôle. Malgré toutes les situations qu’il laisse dans le hors-champ, ou presque, le cinéaste n’est pas dupe, loin s’en faut.

La séquence glaciale où la caméra se rapproche d’un lit muni de sangles vaut bien des discours. Le recours à cet équipement n’est malheureusement pas théorique, comme le rappelle le récit, devant une juge, d’une comptable qui décrit comment elle s’est retrouvée attachée, après avoir été embarquée sur son lieu de travail suite à un appel de sa hiérarchie… Peu d’informations détaillent les conditions précises et objectives qui l’ont conduite à cet internement et à cette situation humiliante de contention, mais plane le spectre du mobbing, de ses effets à long terme et d’une psychiatrie qui prend le risque de se transformer en auxiliaire pour ressources humaines impitoyables. D’autant plus que – on l’apprend par la mention de son avocat – l’entreprise en question, une régie téléphonique, est connue pour de nombreux cas de pression au travail.

«12 jours» est aussi l’occasion de mentionner que, plus près de nous, le Canton de Vaud, qui a accompli avec succès plusieurs avancées légales et de mises en application ces dernières années, interdit, sauf mesure exceptionnelle, la contrainte, l’attachement. Mais la vigilance reste de mise et ce n’est pas Karim Boubaker, médecin cantonal, qui dira le contraire, lui qui a milité pour des contrôles resserrés et des statistiques précises sur les «placements à des fins d’assistance» (PLAFA) – environ 2500 par an dans le canton –, comme on les appelle en Suisse. Partout, des abus ou des dérapages ont eu lieu. Partout, il faut les traquer. 12 jours incite aussi à le faire.

«12 jours», de Raymond Depardon.
Documentaire (Fr., 87’, 12/16)

Ses olympiades par les «failles»



Hasard du calendrier, la sortie de «12 jours» coïncide avec la publication du nouvel album photos de Reporters sans frontières, qui déploie la couverture de cinq olympiades suivies par Raymond Depardon en tant que photographe, avec une attention particulière pour celles de 1968 à Mexico et de 1972 à Munich. Dans ses images, il y a bien sûr l’effort, l’exploit, «l’esprit de Coubertin», mais aussi une attention méticuleuse aux failles exprimées par ces grands événements sportifs. «C’est vrai, je suis attentif à tout ce qui cloche», confesse le reporter désormais septuagénaire. «Que ce soit de la solitude – là aussi il y en a. Ou le poing levé d’un athlète noir, comme celui de Bob Beamon, qui a battu d’un coup, de plus de 50 centimètres, le record du monde de saut en longueur à Mexico en 1968. Il s’était fait plaquer par sa femme et s’était saoulé à la tequila en ville la veille!» Raymond Depardon a aussi fait partie des rares à saisir l’intermédiaire palestinien lors de la prise d’otages à Munich. «Nous avions de gros téléobjectifs pour les podiums, mais nous n’avons pas été beaucoup à l’avoir net.» Les failles ne sont aujourd’hui plus aussi visibles qu’à une époque où le photographe voyait une belle conjonction entre «l’éloge du moment» de son art et ces manifestations, «moments aussi, où une tierce de seconde vous fait gagner ou perdre».

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