Quentin Tarantino annexe Hollywood

CinémaIl y a 25 ans, le trublion mettait les cinéphiles à genoux avec «Pulp Fiction». Ils sortent un peu pourris gâtés du rêve américain d’«Il était une fois… Hollywood». Portrait d’un homme qui, cette fois, divise.

Vidéo: Sébastien Contocollias

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À des années-lumière de l’émeute provoquée au dernier Festival de Cannes, «Il était une fois… Hollywood» sort au creux de l’été, auréolé de sa bonne étoile, un cinéaste culte à pas même 60 ans. Deux stars portent encore sa gloire. Leonardo DiCaprio joue l’acteur sur le déclin à la télé, qui aspire à passer au grand format et habite à côté d’un jeune cinéaste talentueux, Roman Polanski, et son épouse Sharon. Brad Pitt incarne, tous pectos dehors, sa doublure au passé trouble. Les réunir à l’affiche, grande idée pour illuminer la carte postale sépia.

Avec Quentin Tarantino, il faut s’attendre à tout en matière de nostalgie. Quand le Californien déboule en 1992, cet ancien caissier de vidéoclub affiche déjà une légende de self-made-man. Prénommé comme Burt Reynolds dans «Gun­smoke», le bouillant gaillard aligne «Reservoir Dogs», «Pulp Fiction», «Jackie Brown». Le volubile cinéphage y mouline les références avec un éclectisme vorace, produisant un jus jouissif qui concentre le septième art planétaire. Comme si l’inclassable avait glissé le doigt entre les jointures des bobines pour en gratter le suc d’images pelliculées de ses fantasmes. Le juke-box de ses bandes-sons achève de pulser un imaginaire débordant de musicalité. Avec l’arrogance des sales gosses surdoués, le champion peut tendre l’index aux censeurs et autres défenseurs du bon goût pour poser une œuvre, indécrottable pataquès d’amour, de violence, d’action et de militantisme moral.

La décennie suivante le voit tester des formules hybrides au sein de sa boîte de production, baptisée Band Apart en hommage à Jean-Luc Godard. Le forcené du cinéma n’arrête jamais, épisodes de série TV, jeu vidéo, etc. Pour «passer le temps», il signe ainsi l’épisode final de la saison 5 des «Experts». Au-delà du gag, avec un autre surdoué, son pote de galères Robert Rodriguez, ce fétichiste tourne un diptyque perfusé de samples et citations, «Grindhouse» et «Death Proof», qui métisse large et érudit à la sauce gore.

Vient le meilleur avec sa muse Uma Thurman et «Kill Bill», plus foudroyant qu’un crotale énervé. Deux volumes venimeux ne seront pas de trop pour assouvir la vengeance de l’héroïne et la fièvre créatrice de son réalisateur. «L’esthétique des DJ hip-hop me bottait depuis longtemps, explique-t-il alors, j’ai cherché un équivalent au cinéma, un mix entre un peu de giallo (ndlr: croisement de polar, érotisme, horreur, prisé par Mario Bava et Dario Argento), un soupçon de film de sabre chambara (ndlr: japonais), une touche de western spaghetti, une cuillère de wu xia pian (ndlr: film de sabre chinois).»

En 2004, dans «Entertainment Weekly», le maître affirme aussi que peu désireux de tourner des «produits gériatriques et non plus viscéralement cinétiques», il ne se voit pas signer plus de dix films, ni bosser à plus de 60 ans. Un vœu pieux qu’il répète avec verve en 2010 au «Telegraph»: «Je ne veux pas réaliser des films de vieillards, ces poches à colostomie et autres sacs à merde! Je veux faire des films qui bandent dur, venus de l’artiste qui a su filmer «Reservoir Dogs.»

«Inglourious Basterds», «Django Unchained» ou «The Hateful Eight» lui ont donné raison. Mais les aficionados suivent le compte à rebours. Même en oubliant la pochade à sketches «Four Rooms» et en tassant «Kill Bill» en un film, «Il était une fois… Hollywood» porte le numéro 9. Les spéculations s’échafaudent. Quentin plancherait sur une suite de «Star Trek», Uma Thurman songe à un «Kill Bill 3», Tarantino a déjà écrit «pour beurre» des épisodes de la série rétro qui apparaît dans «Il était une fois…» Ça se passait en 1969. Le futur émule d’Orson Welles avait 6 ans quand Sharon Tate a été tuée par les sbires de Charles Manson. Visiblement, le petit Quentin ne s’est toujours pas remis de ce mauvais film.


Critiques

Pour: salvateur et prenant ! Pascal Gavillet

Cote: ***

«Il était une fois…» ou «Once Upon a Time». La plupart des contes, écrits par Charles Perrault ou filmés par Sergio Leone, débutent par cet incipit qui annonce des récits de légende, plus grands que nature, les fresques humaines hors de notre portée. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre «Once Upon a Time… in Hollywood» de Tarantino.

Comme le portrait d’un monde revisité et corrigé par son auteur, qui dépeint un Hollywood de légende qui a probablement existé mais que la petite histoire a réduit à la dimension d’un fait divers sanglant, le meurtre de Sharon Tate et de ses amis par la secte déchaînée de Charles Manson. Tout le film tend vers ce drame, ce point de rupture qui est aussi, chronologiquement, celui où le nouvel Hollywood et ses revendications contre les diktats des studios ont commencé à prendre le pouvoir.

Dans ce contexte, que fait Tarantino? Ce qu’il a toujours fait. Il malaxe les faits, les réoriente, les relit (en nous prévenant bien de ne pas spoiler la fin de son film – il a raison), quitte à mettre en scène une autre histoire que celle qu’on était en droit d’attendre, moins conforme à la réalité historique, mais aussi moins routinière dans sa volonté de représenter une décennie.

Dans «Le jour du fléau», en 1975, John Schlesinger filmait le mythe hollywoodien en train de se consumer, de s’embraser, de s’autodétruire. Sans être si radical, Tarantino convoque à son tour quelques figures mythiques du grand Hollywood avant de les conduire au seuil du vide, renvoyant leur image déformée par un de ces saisissants effets de miroir dont il a le secret.

Pour les incarner, il a logiquement choisi des acteurs qui tiennent en gros les cordons de la bourse, soit Brad Pitt et Leonardo DiCaprio. Héros déchus – l’un est une star de série western sur le déclin, l’autre sa doublure –, traversant un monde qui semble déjà se dérober à leur pouvoir, croisant quelques stars invitées (Al Pacino ou Kurt Russell dans de petits rôles, pour ne citer qu’eux). Le film théorise ainsi sur la puissance du cinéma, quitte à ce que l’action, la violence et les palettes graphiques dans lesquelles Tarantino puise généralement soient moins mises à contribution.

«Once Upon a Time… in Hollywood» est moins directement efficace que «Pulp Fiction» ou «Les 8 salopards», il n’en reste pas moins terriblement salvateur et prenant. L’un des films de l’année.

Contre: Mélanco-maniaque Cécile Lecoultre

Cote: *

Une pluie d’étoiles tombe sur «Il était une fois… Hollywood». Et la plupart d’applaudir la structure temporelle complexe chapitrée avec la maestria déjà pointée chez Tarantino, et de dégainer ses références cinéphiliques, et de saluer la performance cérébrale d’un DiCaprio shakespearien, et le torse glabre de Brad Pitt en doublure. Le duo fonctionne à la perfection, évoluant avec la suavité des monstres sacrés dignes de jadis. La reconstitution du Los Angeles vintage de 1969 épate tout autant, impeccable jusqu’au dernier bouton en bakélite du tableau de bord du coupé DeVille crème, des marquises en latex et franges de short hippie.

La photo en orange gros grain évoque tous ces docus qui fêtent ces jours les 50 ans de Woodstock. Les hippies arborent un folklore réaliste, sales, affamés et pas toujours peace and love. Dangereux aussi quand ils roulent les mécaniques en demoiselle sexy et tentatrice de moins de 18 ans harcelant au bord de la chaussée. L’allusion, en mode mineur, porte d’autant que le spectre de Roman Polanski croise aussi la route de ce Hollywood rêvé ou cauchemardé suivant les humeurs. Une jolie blonde un peu potiche lui tient lieu d’épouse enceinte. L’histoire a pipé son nom pour toujours: Sharon Tate. Et celui du gourou assassin: Charles Manson.

Mais cette panoplie de citations ne fait que chloroformer durant deux bonnes heures. De sympathiques soûlographies en épisode western spaghetti dans les studios de Cinecittà et autre cascade face à un Bruce Lee d’opérette, la star et sa doublure se soutiennent. Un autre chapitre s’entame ensuite. Tout le monde connaît le drame sanglant qui a vrillé le destin américain de Polanski. De la même manière qu’il se piquait de réécrire avec génie le scénario de la Seconde Guerre mondiale dans «Inglourious Basterds», Quentin Tarantino voudrait rêver le passé autrement. Comme s’il avait fumé ce vieux pétard consolateur que le héros de seconde zone ressort du frigo, son ode se consume alors dans les fumerolles nostalgiques d’un temps qu’il n’a pas connu autrement que sur les écrans de cinéma.

Paradoxe sublime, le réalisateur se méfie des clichés comme de la peste, lui qui y puise la semence de son inspiration, en tire le plus souvent son arme suprême. À force de désamorcer ses icônes dans leurs évidentes séductions et horreurs, «Il était une fois… Hollywood» tient de la magnifique boursouflure. Une première chez Tarantino.

Créé: 14.08.2019, 09h57

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