«Les Misérables», choc frontal

CinémaLadj Ly a fait sensation à Cannes avec ce brûlot social.

Image: DR

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Le choc survint à Cannes. De Ladj Ly, on ne savait rien. Sinon que son court-métrage, «Les Misérables», avait été acclamé un peu partout et qu’il avait développé son argument jusqu’à en tirer un scénario de long. Le résultat, le voici. Un brûlot sur la France d’aujourd’hui. Les banlieues, la violence, les guerres de territoires, les flics, la politique, la dérive sociétale, l’embrasement qui s’ensuit et jette la France aux portes de la guerre civile. Le film se base sur les émeutes qui ont secoué la Seine-Saint-Denis en 2005. Le même cocktail était déjà à l’œuvre dans «La haine» de Kassovitz, en 1995.

Sauf que cette fois, tout est différent. Plus de manichéisme. Il n’y a pas les gentils jeunes d’un côté et les méchants flics de l’autre. Les cailleras contre les ripoux. Ce type de clivages appartient à une vision presque passéiste. Les temps ont changé. Le cinéma a non pas digéré les soubresauts de notre société, laquelle ne cesse d’évoluer, pas toujours pour le mieux, mais appris à les accompagner, à les commenter, quitte parfois à les devancer. Dans «Les Misérables», tout en empruntant son style au polar, avec ses différents ingrédients parfaitement en place, Ladj Ly fait en sorte que la dramaturgie change de camp. De binaire dans les années90 et 2000, elle devient globale. Si le film épouse bien le point de vue de trois flics, il parle déjà d’intégration à leur niveau.

C’est un policier venu de Cherbourg qui rejoint la Brigade anti-criminalité – la fameuse BAC – de Monftermeil et qui doit donc se faire une place, s’intégrer stricto sensu à ce nouvel environnement. L’approche cède ensuite au naturalisme, mais sans cette patine documentaire que certains ont cru y voir. Il s’agit d’abord, via ce réalisme, de cette reconstitution de faits réels – exemple: l’enlèvement du lionceau, nullement inventé –, de remettre en scène un monde en procédant par immersion. La caméra ne colle pas aux personnages, elle les entoure, les encadre, passe son temps à les situer dans une circularité qui désamorce tout discours social tendancieux.

Émeutes finales

Le film est ainsi à l’opposé de la thèse ou de la démonstration, il est au contraire dans une sorte de mouvement continu, un flux aussi bien émotionnel que factuel. Ladj Ly nous saisit à l’estomac avant de nous demander de réfléchir, le tout sans orienter notre manière de penser. «Les Misérables», dont le titre conduit tout de suite à citer ce chef d’œuvre de la littérature française signé Victor Hugo, lequel se termine également (en 1832) par des émeutes – et tout autre point de comparaison serait un peu vain –, offre aussi l’exemple d’un sens du récit antinomique avec toute approche documentaire.

Car au fond, il y a ici un classicisme éprouvé, presque digéré, une noirceur de polar qui se situerait quelque part entre Melville et Deray, références que Ladj Ly ne convoque pourtant jamais, sinon imperceptiblement, mais qui sont finalement irréductibles lorsqu’on évoque le genre auquel son film appartient peu ou prou.

Et telle est la raison pour laquelle le métrage frappe si fort. Car il réussit sur deux points. Par sa résonance politique et sa modernité en phase avec la France actuelle – et la réaction d’Emmanuel Macron après l’avoir vu le week-end passé prouve s’il en est que Ladj Ly vise juste en répétant en mieux ce que les informations martèlent à longueur de temps. Mais également par son aptitude à refléter le film de genre sans en donner l’impression. Il y a là une ferveur qui va au-delà du témoignage social et dénote un engagement pour le cinéma, vecteur de langage et de formes que Ladj Ly sait décidément gérer en maître.

Modèle social à réinventer

L’osmose qu’il entretient avec ses comédiens est réelle elle aussi. Les trois rôles principaux Damien Bonnard, Djebril Zonga et Alexis Manenti (lire ci-dessous les propos des deux premiers) étaient déjà dans le court-métrage servant de matrice aux «Misérables». Il y a fidélité, certes, mais d’abord continuité, prolongement. Des «Misérables», de la misère à laquelle il est fait référence, émerge une conscience de classe censée réinventer le modèle social.

Le film ne se contente pas de dresser un impitoyable constat, il impose des figures, met de l’humanité là où il ne pourrait y avoir qu’abstraction théorique, et confère une couleur politique à l’émotion. L’un des grands films français de l’année. A l’estomac, on vous dit.

Drame (Fr., 14/14, 104’) Cote: ***


Deux comédiens face à leur auteur

Djebril Zonga, qui fait presque 2mètres, est le seul Black du trio de flics des «Misérables». Son personnage travaille à Montfermeil, et il y a en partie grandi. Avant d’être acteur, il a été footballeur puis mannequin. «C’est en 2012 à New York qu’on m’a dit de prendre des cours d’acting, nous racontait-il récemment, de passage à Genève. Le premier jour du premier cours, je savais que c’était ce que je voulais faire. Avec «Les Misérables», le fait de retourner dans un endroit où j’ai vécu me faisait drôle. Nous avions d’ailleurs tous tourné dans son court-métrage. Et je me souviens qu’à la fin je lui avais dit de penser à moi si jamais il en faisait un long. Mais il a d’abord pensé à Omar Sy. Alors j’ai fini par le rappeler. Pour ce travail, j’ai tenu à rencontrer de vrais policiers.» Sinon, comme l’ensemble de l’équipe, Djebril Zonga n’avait pas vu le film avant Cannes. «Comme les autres, je l’ai pris en pleine tête.»

Parmi eux, Damien Bonnard, contrairement à son partenaire, a déjà pas mal de films au compteur. «Il y a du brigadier en moi, plaisante-t-il. Comme le rôle donne le regard du film, cela induit un jugement et des actes.» Depuis «Rester vertical» d’Alain Guiraudie, on commence à connaître l’acteur, aussi à l’affiche de «J’accuse» et bientôt dans «Seules les bêtes» de Dominik Moll. «Je refuse énormément de choses, confesse-t-il. Je peux même dire non à un projet pour une simple phrase. C’est un truc de pur ressenti. J’ai besoin de pouvoir me projeter dans un film. Et d’aller là où on ne m’attend pas. Sur «Les Misérables», le challenge était constant.» On le retrouvera en 2020 dans le nouveau Wes Anderson, «The French Dispatch» P.G.

Créé: 19.11.2019, 23h04

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