«Mektoub, my Love», un chant d’amour

Chef-d’œuvreAbdellatif Kechiche fait son retour avec un film événement.

Entouré de deux actrices, le charismatique Shaïn Boumedine, révélation dont le regard oriente le point de vue de tout le film.

Entouré de deux actrices, le charismatique Shaïn Boumedine, révélation dont le regard oriente le point de vue de tout le film. Image: DR

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Les grands films ne font jamais l’unanimité. Ou alors rarement. Abdellatif Kechiche en sait quelque chose. À l’obtention de sa triple Palme d’or cannoise pour La vie d’Adèle en 2013, une polémique autour du traitement infligé à ses actrices avait surgi dans la foulée. Quelques années plus tôt, en 2010, la présentation à Venise de Vénus noire avait divisé les festivaliers et laissé le jury indifférent. Pas un seul prix pour cet immense film. L’accueil réservé en septembre dernier à la même Mostra à Mektoub, my Love: canto uno dans un mélange d’applaudissements nourris et de sifflets, laisse présager de nouvelles dissensions autour de la démarche de Kechiche. D’autant plus que le film est arrivé en 2017 au Lido précédé d’une polémique qui remonte au mois d’avril, à peu près au moment où a été dévoilée la liste des films choisis pour Cannes. Là, pas de Kechiche. Et cela à cause d’un contrat liant le réalisateur à France Télévisions, qui lui avait commandé la réalisation d’un long-métrage. Le problème, c’est qu’il avait beaucoup tourné et qu’il avait de la matière non pas pour un seul film, mais pour deux, ce qui contrevenait au contrat initial. «Il s’agit d’une œuvre en plusieurs volets. Les deux premiers ont été tournés. J’espère à présent réaliser le troisième après Venise», expliquait Kechiche, toujours à la Mostra, lors d’une de ses rares déclarations publiques.

Le premier volet de cette trilogie (ou tétralogie selon le nombre de volets qui seront tournés), Mektoub, my Love: canto uno, arrive en salles cerné par l’incertitude et les contradictions. Sa durée, 180?minutes, est exceptionnelle. Pourtant, en quelques instants, dès les premiers plans, l’évidence s’impose. Comme dans La vie d’Adèle, comme dans Vénus noire, comme dans La graine et le mulet, Kechiche ne va pas nous lâcher ni se détacher de ses personnages.

Comédiens radieux

Loin des stéréotypes, il filme la vie d’un groupe de jeunes, dans le sud de la France, en 1994, avec une fluidité sidérante, travaillant sur la durée et les visages dans un mouvement torrentiel qui ne s’arrête jamais, et qui raconte l’amour, l’amitié, la famille, les jalousies et les déceptions au sein d’une bande au sens large. Du foisonnement naît le naturalisme, des acteurs jaillit une vérité. La vérité de Kechiche, implacable gestionnaire de séquences, immense directeur d’acteurs (et tant pis s’ils en souffrent durant le tournage, comme certains le racontent ensuite), génial découvreur, voire accoucheur de talents.

Mektoub, my Love, c’est donc avant tout l’éclosion de plusieurs actrices douées et belles comme le jour – citons Ophélie Bau et Lou Luttiau – et de jeunes comédiens plus radieux que le soleil, à l’image du héros du film, le charismatique Shaïn Boumedine, révélation dont le regard oriente le point de vue de tout le film et agit comme une matrice de cette fiction. Pour Kechiche, Mektoub, my Love est aussi une manière unique de dire le destin, de mettre en scène le karma, de saisir l’insaisissable, ce tourbillon de la vie qui a parfois des airs de liberté, sans jamais chercher à traiter un sujet, à verser dans le social ou l’historique comme tant d’autres le font. Même pas une réflexion sur la mécanique des corps, ici, comme on pouvait en trouver dans La vie d’Adèle. D’ailleurs, Mektoub, my Love ne comporte qu’une scène de sexe, rapidement expédiée au début du film, comme s’il s’agissait de s’en délester au plus vite.

Mystère autour de la suite

Quoi ensuite? Des jeunes qui flirtent, dansent, boivent, parlent, s’observent, s’attirent, se rejettent, s’aiment ou se perdent. Quelque chose de Rohmer surgit dans l’incessant babil que constituent les dialogues. Référence lointaine, et peut-être la seule qu’on puisse aisément justifier dans la démarche de Kechiche.

Il n’empêche qu’on ressort du film essoufflé, frustré que cela ne dure pas plus longtemps, d’autant plus que l’histoire semble s’arrêter au milieu de rien, dans une sorte de no man’s land fictionnel dont il semble manquer une ou plusieurs bobines, pour reprendre un terme d’avant le numérique. Puis on se dit qu’on n’a pour ainsi dire jamais vu cela ailleurs et que Kechiche est décidément unique en son genre, malgré les longueurs, les tunnels et les redites.

On ignore à présent si le deuxième volet, entièrement tourné, sera rapidement monté. Car Kechiche brouille semble-t-il les pistes, ne serait-ce qu’au niveau des titres de ses films. À l’origine, Mektoub my Love: canto uno devait s’appeler Les dés sont jetés et la seconde partie du diptyque Pray for Jack. Ce deuxième film, qui raconte l’été d’un ado de 15 ans dans les années 80, déjà pressenti pour Cannes 2018, semble pour l’instant conserver son titre. Mais on ne sait pas quel rapport il entretient réellement avec Mektoub my Love, si le casting des deux films se recoupe, ni si l’un prolonge l’autre, même indirectement. En attendant, la sortie événement et printanière de Mektoub, my Love: canto uno s’apparente à un lever de soleil roboratif et encourageant. Le monde selon Kechiche ne va pas si mal, dans le fond.

(TDG)

Créé: 20.03.2018, 17h31

La méthode Kechiche

C’est d’abord comme acteur qu’on a connu Kechiche. Il a le rôle principal du Thé à la menthe (1984) d’Abdelkrim Bahloul, que peu de monde a vu, puis il tient un court emploi de gigolo dans Les innocents de Téchiné. C’est à l’orée des années 2000 qu’il décide de passer à la réalisation. Ses scénarios se heurtent à des refus. Mais le producteur Jean-François Lepetit lui fait confiance et finance La faute à Voltaire, portrait d’un SDF qui lui vaut une sélection à Venise. Tout change à partir de L’esquive, son deuxième film. L’histoire d’ados dans une cité qui répètent du Marivaux. La critique encense le métrage. Celui-ci remporte en 2005 quatre César, dont celui du meilleur film. Désormais, le cinéma français devra compter sur Abdellatif Kechiche. Il ne sera pas déçu. En 2007, La graine et le mulet est l’un des événements de la Mostra de Venise. Tout comme Vénus noire en 2011. On en sait dès lors plus sur la méthode Kechiche, qui n’épargne pas ses acteurs et exige tout d’eux. Yahima Torres, sa «Vénus noire», en bavera sur le tournage, tout comme Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos sur La vie d’Adèle. Elles iront même s’en plaindre et pleurnicher dans les médias. Le film leur vaut pourtant une Palme d’or cannoise, décernée au même titre qu’à Kechiche, manière de dire que le film leur appartient autant qu’à lui. Mektoub marque à présent le début d’un nouveau cycle. Sans polémiques? On en doute.

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