«Locarno doit amener les gens hors de leur quotidien»

CinémaLa Française Lili Hinstin décapsule mercredi «son» premier festival comme directrice artistique. Interview.

Nommée l’an dernier à Locarno dans le sillage des affaires #MeToo, Lili Hinstin revendique une vision «hors norme» 
pour le festival du film.

Nommée l’an dernier à Locarno dans le sillage des affaires #MeToo, Lili Hinstin revendique une vision «hors norme» pour le festival du film. Image: DR

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«Je suis née en 1977, l’année du punk. J’ai retrouvé cette musique à mon adolescence, j’y suis attachée.» Pourtant, Lili Hinstin ne porte ni l’iroquois ni les Doc Martens. Au contraire, la nouvelle directrice artistique du Festival du film de Locarno se présente en sandalettes et sage robe d’été lors d’une rapide visite lausannoise afin de porter aux vents de sa francophonie natale «son» premier programme à la barre du rendez-vous tessinois, dont la 72e édition commence mercredi.

Élevée à Paris, bercée dans la philosophie, éduquée à la «règle du jeu» du septième art après avoir flashé sur l’œuvre de Renoir, elle a tôt fait ses griffes en créant sa société de production en 2001: Les Films du Saut du Tigre. Quatre ans plus tard, elle est nommée à Rome aux affaires cinématographiques de la prestigieuse Académie de France, logée dans la Villa Médicis — toujours pas le genre d’endroit où l’on glaviotte sur le marbre. Au moins roule-t-elle à la main ses cigarettes, avec une dextérité faubourienne qui trahit quelques fantasmes rock’n’roll. Dont l’invitation de John Waters à Locarno, icône de l’iconoclastie, n’est pas la moins croustillante.

De la musique ou du cinéma, quel fut votre premier choc?
Le cinéma, tout de même. Plus qu’un film en particulier, c’est un atelier cinématographique qui m’a donné la passion pour cet art, lors de ma dernière année de lycée et du centenaire de la naissance du cinéma. Notre prof de philo avait monté une collaboration avec la Cinémathèque française. C’est pourquoi je crois énormément aux politiques publiques d’accès à la culture. J’ai eu des émotions de cinéma avant cela, bien sûr – notamment «Boyz N the Hood», qui m’a fait pleurer à chaudes larmes à sa sortie, du haut de mes 14 ans. C’est un joli hasard qu’il soit au programme de mon premier Locarno (ndlr: dans la rétrospective Black Light, sur la question noire dans le cinéma du XXe siècle).

Vous succédez à Carlo Chatrian, enfant du sérail, et proposez dans vos mots d’introduction à 72e édition de «fuir la norme». Vous allez révolutionner Locarno?
Mais le festival est hors norme, c’est ce qui fait sa force. Il a toujours su conserver un espace de liberté incroyable, et c’est ce que j’entends maintenir. Il est rare d’avoir un rendez-vous qui réussisse ainsi l’équation entre le grand public et un cinéma pointu.

En cela, il a souvent été débattu du bon dosage entre glamour et sérieux, tapis rouge et matière grise.
Toute passerelle vers le public m’intéresse. Les stars en sont une, il y en a d’autres. J’adorerais par exemple démarrer chaque journée, sur les réseaux sociaux, avec une chanson extraite des films de Black Light, dont la BO funk et hip-hop est stupéfiante. Une autre passerelle, un fil rouge plutôt, peut être trouvée dans le symbole que représente Hollywood, discuté au cœur de trois films de trois époques différentes qui seront projetés sur la Piazza Grande: «Show People», en ouverture mercredi, une satire muette datant de 1928; «Once Upon a Time… in Hollywood», de Quentin Tarantino, qui s’intéresse à son mythe sixties; et «Cecil B. Demented», de John Waters, sur un groupe terroriste anti-Hollywood kidnappant des stars. Il faut inventer des pistes pour amener les gens hors de leur quotidien.

Un quotidien paradoxalement miné par l’image, que l’on consomme partout et tout le temps. Cela redéfinit-il la mission d’un festival de cinéma, vers une revalorisation du film sur écran?
Oui, d’autant plus quand il s’agit de l’écran géant de la Piazza Grande: un film y est inoubliable, tout comme l’aspect collectif de telles séances. Un film visionné sur iPhone ou écran d’ordinateur amoindrit forcément l’émotion ressentie. Les séries sont devenues si populaires car elles s’adaptent bien à ce format et à un rapport à la concentration moindre, entre deux textos et un e-mail. Elles fonctionnent aussi sur un mode très littéraire, à l’accroche, au suspense – on pourrait seulement les écouter, à la limite. Le cinéma offre une expérience de l’image et un rapport bien plus sensoriel aux choses.

La norme en 2019 ne consiste-t-elle pas à adopter une position antinorme? Ce «conformisme de l’anticonformisme» dont parlait Bourdieu, qui crée des indignations organisées et grégaires?
Tout à fait. #metoo est devenue la norme, par exemple, et cela a pu créer des diktats, des polices de la pensée et des quotas dans la programmation artistique, ce dont je suis farouchement contre. Être hors norme, au contraire, c’est être intellectuellement mobile, fuir les schémas figés. En tant que femme, je dis qu’on doit élargir la lutte à toutes les minorités socialement opprimées – ce n’est pas qu’une question de genres mais de pouvoir. John Waters est en cela un modèle d’insoumission, qui a toujours su dépasser les catégories plutôt que de les opposer.

Certains ont soupçonné votre nomination, l’an dernier, d’avoir été conditionnée par la vague #metoo et l’intérêt pour le festival de nommer une femme à sa tête…
Je me sens hyperlégitime et compétente à ma place, je suis arrivée à Locarno tout à fait à l’aise. Au dernier tour de sélection, nous étions autant d’hommes que de femmes. Ai-je été favorisée d’avoir été une femme? Je n’en sais rien, mais je sais en revanche que nommer une femme à un poste où il y en a peu permet d’ouvrir les représentations mentales, et ça c’est capital. Locarno, différents lieux
Du me 7 au sa 17 août
www.pardo.ch

Créé: 05.08.2019, 21h21

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