Kirk Douglas, le dernier des géants

HommageLa star, qui avait fêté ses 103 ans en décembre, s’est éteinte mercredi pendant son sommeil.

Kirk Douglas avait cette manière de mêler tension et violence, séduction et magnétisme.

Kirk Douglas avait cette manière de mêler tension et violence, séduction et magnétisme. Image: GETTY IMAGES

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On le pensait immortel. Il avait fêté ses 100 ans le 9 décembre 2016, entouré de tous ses enfants et petits-enfants, connus ou anonymes. Kirk Douglas avait encore l’air vaillant, même s’il ne tournait plus, ayant pris sa retraite en 2008. Cette ultime apparition sous les flashs n’aura pas de suite. Trois ans plus tard, c’est à Beverly Hills qu’il s’est éteint mercredi, salué comme la dernière légende de ce Hollywood qui domine le monde depuis l’aube du septième art. Sa popularité fut planétaire, et l’avalanche de tweets balancés dans les secondes qui ont suivi l’annonce de sa mort prouve bien qu’il était resté une star, voire une icône, pour les plus jeunes générations qui tenaient ainsi à lui rendre hommage.

Né Issur Danielovitch l

Sa réputation n’est pas uniquement la conséquence de sa longévité, mais témoigne surtout d’une carrière exemplaire et d’une filmographie où les déchets sont peu abondants. Né Issur Danielovitch dans l’État de New York le 9 décembre 1916, Kirk Douglas est le quatrième enfant d’immigrants juifs de Biélorussie. Très jeune, victime d’ostracisme à cause de ses origines, il apprend à combattre. C’est sans doute ce qui va le pousser à épouser le métier de comédien: ce besoin de lutter pour s’imposer et s’affirmer.

En 1938, il décide de s’inscrire à l’école d’art dramatique de New York, non sans au passage changer de nom, optant pour le pseudonyme plus américain de Kirk Douglas, qu’il adoptera définitivement à l’état civil quelques années plus tard. Dans l’intervalle, il tâte un peu de théâtre, se fait réformer du Corps des Marines où il s’était engagé et obtient un rôle en 1946 par l’entremise de Lauren Bacall. Il s’agit de «L’emprise du crime», de Lewis Milestone, et c’est tout sauf anodin. Car Kirk y obtient directement le troisième rôle, aux côtés de deux stars de la Paramount, Barbara Stanwyck et Van Heflin.

Ce solide polar lance l’acteur. Au point qu’il apparaît très vite dans de grands titres comme «Chaînes conjugales», chef-d’œuvre de Mankiewicz, en 1949. Son art commence ainsi à se déployer et, avec lui, cette manière de mêler tension et violence, tendresse et dureté, séduction et magnétisme dans toute une série de films souvent façonnés par de grands metteurs en scène.

Directives pesantes

Dans la foulée, la Warner lui signe un contrat, ce qui lui donne accès à des rôles importants dans plusieurs films portant le sceau de la firme. Exemple avec «Le gouffre aux chimères», que Billy Wilder met en scène en 1951. Pourtant, la carrière de la star à la Warner ne dure guère. Les directives du studio lui pèsent et il veut s’en affranchir. Aussi décide-t-il de ne pas renouveler son contrat et de recouvrer sa liberté. Elle lui permet d’enchaîner avec un western majeur de Howard Hawks, «La captive aux yeux clairs». Nous sommes en 1952 et, la même année, il se retrouve au générique du sublime «Les ensorcelés», de Vincente Minnelli, radiographie sans concession des milieux du cinéma.

C’est du reste à Minnelli que l’acteur confiera la réalisation, en 1956, de «La vie passionnée de Vincent van Gogh» («Lust for Life») dont il a acquis les droits. Un film qui le conduit très loin dans le mimétisme. Kirk Douglas éprouve des difficultés à entrer dans le cerveau tourmenté du peintre, et le film le mène aux portes de la folie. Durant cette décennie, on le voit dans plusieurs autres grands films comme «Règlement de comptes à OK Corral», de John Sturges, et, bien sûr, «Les sentiers de la gloire», de Kubrick.

Entre triomphe et échecs

Films historiques ou d’action, westerns ou péplums, Kirk Douglas aime tous les genres à condition de les transcender. Il y a quelque part chez lui un besoin d’intellectualiser ses rôles, de dépasser leur simple cadre physique. Fâché de ne pas avoir été choisi pour «Ben-Hur», il adapte l’histoire de «Spartacus» en 1960, mais le tournage va se révéler cauchemardesque. Kubrick finit par y remplacer Anthony Mann, et pourtant du chaos émerge un grand film. Et surtout un triomphe qui confirme le statut de star planétaire d’un acteur que plus rien ne semble arrêter.

Pas même la réalisation. Il s’y essaie en effet dans les années 1970, juste après avoir tourné coup sur coup deux immenses films, «L’arrangement», d’Elia Kazan, et «Le reptile», de Mankiewicz. «Scalawag» et «La brigade du Texas», ses deux uniques mises en scène, sont de retentissants échecs commerciaux. Il n’en tournera pas d’autres et songera surtout, dorénavant, à se faire plaisir. Il produit «Saturn 3», de Stanley Donen (1980), découvre les nouveaux talents de Hollywood en s’illustrant dans «Furie», de Brian De Palma (1978), mais différents problèmes de santé le contraignent à ralentir puis à stopper ses activités.

Une attaque cérébrale en 1996 puis une attaque cardiaque en 2001 le forcent au repos. Et à l’introspection. Il écrit plusieurs livres, récit de sa vie dans «Le fils du chiffonnier», premier volet d’une autobiographie qui en comptera quatre, et consacre encore un volume en 2012 au tournage de «Spartacus». À l’heure des hommages et des célébrations, les films demeurent. C’est bien la preuve que l’immortalité n’était finalement pas un leurre.

Créé: 06.02.2020, 20h38

Muscle et psychologie

Objet de fantasme - Peu de stars sont capables d’intellectualiser leurs rôles jusqu’à transformer le genre des films qu’ils tournent, jusqu’à se les réapproprier. Kirk Douglas était de ceux-là. Il fut à la fois un acteur extrêmement physique, au jeu musclé, et un comédien capable d’introspection, susceptible de souffrir pour ses rôles. Difficile de ne retenir que trois titres d’une filmographie aussi riche. «Spartacus» (1960) de Kubrick, dont le tournage fut particulièrement houleux et dantesque, demeure forcément l’un des points d’orgue de sa carrière. Douglas y est tout à la fois un corps sculpté par la lumière et la couleur, sorte d’idéal de virilité et objet de fantasme, tout en dégageant une force et un charisme ayant peu d’équivalent dans le cinéma de l’époque.

Au bord du gouffre - Dans «L’arrangement» d’Elia Kazan (1969), tiré du propre roman du cinéaste, il affronte le rôle le plus psychologique de sa carrière. C’est l’histoire d’un homme qui craque et remet en question ses petits arrangements avec la vie. Entre Faye Dunaway et Deborah Kerr, deux partenaires au sommet, Kirk Douglas se met en danger, compose un héros au bord du gouffre.

Manipulateur - Juste après «L’arrangement», il enchaîne avec un autre chef d’oeuvre, «Le reptile» (1970), western signé par le grand Mankiewicz, réalisateur qui dirigea plusieurs fois Kirk Douglas. C’est un film féroce, jubilatoire et millimétré dans lequel l’acteur s’impose comme un manipulateur sans scrupules, instrumentalisant de pauvres détenus dans une forteresse sise au coeur du désert arizonien. C’est aussi une oeuvre résolument masculine, dans laquelle les rôles de femmes sont réduits à leur portion congrue. Il s’agit peut-être de l’ultime film marquant de Kirk Douglas, qui continuera pourtant à tourner durant les quatre décennies suivantes.
P.G.

Réaction

«Sa personnalité était aussi anguleuse que son menton»

Thierry Jobin, directeur du Festival international de films de Fribourg (FIFF):

«Sur mon mur Facebook, j’ai mis côte à côte quelques affiches de ses films, une façon de se rendre compte combien elles composent une tapisserie fabuleuse du cinéma américain. Ça m’a affligé mais pas surpris que quelqu’un réponde qu’il le croyait mort depuis longtemps…

Kirk Douglas, pour tout le monde, c’était bien sûr cet incroyable menton brise-glace. Sa carrière comme sa personnalité étaient aussi anguleuses que ce menton. Il avait pour lui un charme et une puissance dingue, doublés d’une présence fabuleuse à l’écran qui vous donnait l’impression qu’il allait venir s’asseoir à côté de vous. Mais je m’inscris en faux par rapport aux slogans qui tournent sur les chaînes d’info, genre «il était l’Amérique». Il était bien plus que ça, et bien plus complexe – ne disait-il pas «Je suis Spartacus!», sur le tournage du film du même nom? Kirk Douglas était entier, cultivé (je me souviens d’un passage à l’émission littéraire de Bernard Pivot «Apostrophes», à l’occasion de la sortie de son autobiographie, où il parlait français), rebelle à sa façon, audacieux dans ses choix de producteurs, prêt à travailler avec des scénaristes comme Dalton Trumbo, qui venait de faire de la prison pour «communisme».

Ses derniers films dans les années 80, pas mémorables, montrent qu’il se sentait un peu perdu dans ce nouvel Hollywood où, paradoxalement, brillait son fils. Je ne l’ai jamais rencontré, j’en aurais rêvé évidemment. Je garde toujours cette histoire incroyable du patron du Festival de Cannes, en 1980, qui aurait demandé que l’on invite comme membre du jury le réalisateur Douglas Sirk. Son collaborateur a mal compris et contacté Kirk Douglas... et il est venu! Ils l’ont au moins nommé président.»
François Barras

La rédaction sur Twitter

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