Kechiche, chronique d’un scandale cannois

Festival de CannesSecond volet d’une trilogie, «Mektoub My Love: Intermezzo» se présente comme le geste cinématographique le plus radical du concours cannois 2019.

Abdellatif Kechiche entouré de ses acteurs sur la Croisette.

Abdellatif Kechiche entouré de ses acteurs sur la Croisette. Image: Reuters

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La Palme ou rien. L’adoration ou le rejet. Les sièges qui claquent, puis le scandale. Nous qui avions pu voir le dernier Kechiche en séance privée jeudi matin, avec promesse de ne rien dire ni tweeter avant le milieu de la nuit, nous savions très bien que sa séance officielle serait chahutée, et qu’à la sortie, vers deux heures du matin, au moment où cessait enfin l’embargo, les gens allaient commencer à s’empoigner autour du film. Certains, dégoûtés, condamnant une œuvre extrême et démente dont on n’a sans doute pas fini d’entendre parler. Les autres, dithyrambiques, prêts à se faire insulter par ceux qui pensent détenir la clé du bon goût et des règles en matière d’art et surtout de morale.

Second volet d’une trilogie – ou tétralogie, ou davantage, on ne sait plus, avec Kechiche – «Mektoub My Love: Intermezzo» fait donc suite à «Mektoub My Love: Canto uno», qui avait été dévoilé à Venise en 2017, non sans quelques remous. Ce nouvel opus corse la donne et se présente même comme le geste cinématographique le plus radical du concours cannois 2019. D’une durée annoncée de quatre heures, le film a finalement été réduit d’une trentaine de minutes pour ne durer plus «que» 3 h 28. Dans ce temps imparti, une séquence de discothèque occupe presque tout le métrage, soit 2 h 45. Et à l’intérieur de cette séquence, une scène de cunnilingus non simulé, d’une durée de treize minutes, a enflammé la Croisette et provoqué un scandale. Lors de la séance officielle, des spectateurs ont quitté la salle par rangs entiers. La comédienne Ophélie Bau, ainsi qu’Abdellatif Kechiche lui-même, avait disparu à la fin de la projection, pendant que les gens commençaient à se battre sur Twitter, mais aussi dans les transports publics cannois. Quel autre film peut provoquer pareils débats, semblable agitation parmi la compétition 2019 où le consensus dicte souvent sa loi, avec la triste perspective d’une Palme d’or récompensant un film qui fait l’unanimité? On ne voit pas. On ne voit pas non plus quel autre cinéaste sait si bien filmer la jeunesse, en l’occurrence celle de 1994, montrer des corps en transe – danse, désir, sexe – jusqu’à l’épuisement, et remplir son œuvre de la vacuité même constitutive des sorties en discothèque, de cette philosophie de la fête où l’hédonisme est la seule loi, au détriment de tout le reste. «Mektoub My Love: Intermezzo» va jusqu’au bout du processus qu’il installe, il l’épuise tout comme Kechiche procède avec ses comédiens et comédiennes. Pure expérience, happening dément, cette transe incessante, parfaitement mise en scène, devient un cocktail Molotov qui semble échapper à tous ceux qui l’ont fait. Sans doute pas au palmarès, sauf coup de génie d’un jury qui a envie de se distinguer du tout venant.

(TDG)

Créé: 24.05.2019, 20h31

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