Joker, l'homme qui rit malgré lui

CinémaLe réalisateur Todd Phillips rend au film de superhéros sa puissance de feu sociologique.

La critique de Pascal Gavillet. Vidéo: Sébastien Contocollias

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans «Joker», l’acteur Joaquin Phoenix engloutit l’écran avant même de le balafrer du fameux sourire au lipstick sanglant. Vertige… Trois pas de danse d’un Valentin le Désossé égaré à Gotham City, un regard béant sur d’infinies blessures, un irrépressible rire malade esquissent longtemps un profil somme toute classique. Soit Arthur Fleck, enfant expulsé du royaume des nantis et qui, d’innocent orphelin renié par son père, mue en monstre criminel.

Allégé de 25 kilos, l’acteur sautille avec une méchanceté gracieuse dans cette métamorphose perverse. Possédé par de mystérieux démons, c’est lui qui possède son auditoire, tel un clown maléfique au centre de la piste aux étoiles. Au public de juger sa performance pour peu qu’il lui reste un peu de lucidité après avoir été tant manipulé par ce diable de bouffon, tiraillé face à ses pulsions névrotiques, déchiré dans son univers d’illusions tangibles. Comment d’ailleurs, ne pas applaudir à la manière dont Joaquin Phoenix sait saluer dans ce film au magnétisme étrange et moqueur, jusqu’à étrangler les derniers sceptiques du fond de la salle?

Pourtant, la force de «Joker», Lion d’or à la Mostra de Venise, ne réside pas seulement là. Le cinéaste Todd Phillips ne se limite pas à greffer l’un des plus jouissifs méchants de la BD sur une tragédie à l’antique. L’ambitieux veut en restaurer les origines héroïques et rendre au prototype superhéroïque le pouvoir d’évocation sociologique qui s’en est quelque peu évaporé. Ainsi, depuis quelques années déferlent des hordes d’«Avengers» et autre «Spider-Man» du clan Marvel, de la «Justice League» des rivaux DC Comics.

Cumulant des milliards de dollars au box-office, leurs cabrioles puisent dans l’air du temps avec plus ou moins d’acuité opportune. Voir les judicieux triomphes de «Wonder Woman» ou «Black Panther». À l’occasion, ces divertissements générés à échelle planétaire donnent même aux «geeks» de subtils quinzièmes degrés. Reste qu’au final, les méchants vont au tapis. «Joker» ambitionne de tirer des ficelles plus intimes.

Quitte à se déplacer dans des zones ambiguës, le scénario oscille sans cesse entre le Bien et le Mal. En soi, cette hésitation subjugue - digne de «La valse des pantins», allusion à la forte présence ici de Robert De Niro et au classique de Martin Scorsese où il interprétait lui aussi un avorton comique raté. Ce balancier indécis rend compte aussi d’un état d’esprit d’époque, témoigne du flou politique, voire artistique, des États-Unis et du monde.

À tout moment, le «Joker» de Todd Phillips s’offre ainsi des apartés sur la bande d’urgence des questions irrésolues. Certaines séquences pourraient sortir d’un JT réaliste. D’autres d’un soap opéra feuilletonnesque. Ou d’une superproduction Warner Bros. L’interrogation s’y noie: qui a engendré la folie d’Arthur Fleck, faut-il y voir les conséquences de l’hypocrisie d’un milliardaire aux allures de Bruce Wayne, l’incurie d’une jeunesse qui tabasse les faibles, des gènes mal fichus au départ?

«Leur innocence originelle s’est perdue, ils sont piégés dans le ghetto de leurs psychoses»

La mise en scène glisse somptueuse, dans un mouvement perpétuel propre à récupérer le potentiel d’indécis. Dans les rues de Gotham, les manifestants brûlent déjà des voitures. Le Joker a, aurait, allumé la mèche. Le génial artiste Alan Moore récemment, se lamentait d’avoir ravivé la flamme des superhéros. «Leur innocence originelle s’est perdue, ils sont piégés dans le ghetto de leurs psychoses dépressives. Et je ne suis pas trop fier d’en être responsable.»

Créé: 09.10.2019, 11h35

Brillant: Joaquin Phoenix crée dans «Joker» un méchant sympathique. Et vice versa. L’enfance de l’art.
(Image: WARNER BROS./LDD)

Joker d'époque



1928
L’Américain Bob Kane dit s’être inspiré de l’acteur muet Conrad Veidt pour créer le superhéros Joker en 1940. Il l’interprétait dans le film muet de Paul Leni, «L’homme qui rit», adapté de Victor Hugo, qui déjà adoucissait le visage de la terreur hugolienne.




1988
L’Anglais Alan Moore et «The Killing Joke» pousse le Joker dans la vilenie absolue. Le manipulateur prend ses malheurs intimes pour alibi, et ce cynisme noir séduit l’époque. Ce que son réinventeur regrettera.




1989
Tim Burton pactise avec la puissante Warner Bros. Le franc-tireur restera torturé, notamment grâce au Joker Jack Nicholson qui, au salaire habituel, préfère une participation aux bénéfices. Grand film malade, succès millionnaire.




2008
Avec Christopher Nolan et feu Heath Ledger, le Joker renaît de ses cendres dans «Dark Knight», où il retrouve le nihilisme névrosé et la haine subversive d’Alan Moore, évaporée auparavant. Oscar posthume.

Le film

Joker
Drame
(USA, 122’, 16/16)
Cote: ****

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...