Isabelle Adjani ne voit pas le temps qui passe

La rencontre A 62 ans, l'actrice campe une mère diva et irresponsable dans «Le monde est pour toi». «Non, je ne suis pas trop âgée, non il n’est pas trop tard», affirme-t-elle.

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Adjani les yeux dans les yeux. C’est impressionnant, fascinant, quasi irréel, avec ce sentiment d’abîme intérieur mystérieux qui voile parfois le regard. Reine Margot, Camille Claudel, Adèle H., Emily Brontë mais aussi Ondine, Mademoiselle Julie, Marie Stuart… les personnages défilent… Petit pull bleu marine. Légende rebelle. Mais elle est bien là, toute de noir vêtue, amincie, souriante, d’une gentillesse inattendue de la part d’une star dont on a entendu à peu près tout. La veille, on l’a découverte haute en couleur en mère diva, criminelle, irresponsable dans «Le monde est pour toi», comédie génialement barge de Romain Gavras. Rencontre sans la pression de la compétition.

En 1981, vous remportez, chose unique, deux prix d’interprétation à Cannes pour «Possession» et «Quartet». Quel souvenir gardez-vous de ce moment?

À l’époque, j’étais très timide. J’ai revu des images de la cérémonie, j’avais une robe blanche, je ressemblais à une nonne! Je me suis dit: «Mais pourquoi ai-je l’air si triste, si embarrassée?» Ça rejoint ce que je disais tout à l’heure: ça prend des années avant de pouvoir accepter que vous méritez ce qui vous arrive. Qu’il y a moyen de se sentir à l’aise en pleine cohue médiatique. Mais dans ces circonstances, j’ai toujours ressenti un réel embarras en moi. Et il faut beaucoup donner de soi-même afin de le surmonter.

Justement, samedi dernier, 82 femmes ont monté les marches pour marquer le changement. Êtes-vous en faveur des quotas pour les femmes dans l’industrie cinématographique?

Je n’aime pas le mot lui-même, il me donne des frissons. Mais voir ces 82 femmes monter les marches m’a secouée car, finalement, seulement 82, de toute l’histoire du Festival de Cannes alors qu’il y a, rien que de ce côté, 1645 réalisateurs recensés. Là, le mot quota prend toute sa signification. Cela dit, je pense qu’il y a un nouveau mouvement au sein des femmes actuellement dans le cinéma, qui met de côté rivalité et compétition. Je ressens une plus grande communication entre nous, qui va changer notre relation au travail et nos relations. Et si on prend les Oscars, je regardais les cinq nommées: en dehors de Margot Robbie, qui est superbe, les autres se sont présentées comme elles sont, à commencer par Meryl Streep et ses cheveux blancs. Les autres, évidemment talentueuses, étaient elles-mêmes, assumant leur âge et sans être le canon de beauté requis. Là, je me suis: «Enfin! Enfin, nous pouvons nous présenter telles que nous sommes». Et l’élection de Frances McDormand fut pour moi un feu d’artifice. Le vernis s’évapore, reste le talent.

Vous évoquez les Oscars. Qu’en est-il de l’Amérique dans votre carrière?

Quand mon deuxième garçon est né, je me suis distanciée du cinéma américain, j’étais dans une période dépressive, je ne me sentais plus apte à donner le meilleur. J’en ai parlé avec Jane Fonda qui m’a dit qu’elle aussi avait été incapable de travailler lorsqu’elle ne se sentait pas heureuse. Je veux dire par là qu’à présent que le protectionnisme est moins marqué – même si avec Trump, on a l’impression que c’est America first –, Hollywood est très ouvert. J’ai donc repris un agent américain. Je sens que quelque chose change, je me dis que non, je ne suis pas trop âgée, ni qu’il est trop tard. Car dans l’air, on sent un vrai changement. Une amie américaine m’a dit que quand elle va à un casting, elle n’hésite pas à prendre un accent anglais. Car Hollywood ouvre vraiment ses bras aux actrices européennes. Cela étant, jamais je n’ai ressenti cette grosse machine hollywoodienne comme écrasante. Marion Cotillard a eu son Oscar pour un film français, ce qui est incroyable. Moi, j’ai eu la chance d’être nommée deux fois, pour un film français, mais quelle réussite pour elle. En plus, de plus en plus d’actrices françaises participent à des films tournés aux États-Unis.

Quarante-cinq ans de carrière, c’est impressionnant. Combien de temps cela prend-il pour arriver à une certaine sérénité quand on fait ce métier?

Toute une vie d’actrice! Quand j’étais jeune, je cherchais la compréhension, je voulais être comprise pour ce que j’étais et finalement, on m’a fait devenir quelqu’un d’autre. C’était dur d’être écoutée, et comprise. Dans ce métier, on vit finalement avec une deuxième famille, qui prend le pas sur la vôtre. Si vous n’avez pas les reins solides, qu’on ne vous a pas appris à vous aimer aussi, c’est difficile et on met des années à y parvenir.

Quels sont les films qui vous ont surpris par les réactions du public ?

Adèle H évidemment, mais c’est aussi parce que j’étais jeune. François Truffaut s’en est directement douté. Il m’a dit que ce film serait mon ami pour le restant de mes jours. Je n’ai pas réalisé ce qu’il voulait dire, car j’étais jeune, justement. Et dans ma jeunesse, j’ai traversé des moments incroyables dont je n’ai réalisé l’impact que plus tard. Une nomination aux Oscars, imaginez ! Mais c’était trop, à l’époque. J’aurais tant aimé refaire un film avec Truffaut en actrice accomplie. Il est parti trop vite.

Craignez-vous l’âge qui avance?

Quand on me pose cette question, je réponds toujours que j’aime imaginer qu’un grand futur m’attend. Je crois que personne n’aime s’entendre dire à quel point la vie est courte. Heureusement, les femmes s’insurgent de plus en plus contre les stéréotypes masculins qui courent sur leur compte. Et leurs attaques à ce propos. Car ce sont de véritables attaques sur notre personne.

Vous êtes une icône. Or, vous initiez des projets, vous tournez avec de jeunes cinéastes, des films à petit budget. Quel est votre moteur ?

Je dois être convaincue de faire le bon choix, ce qui ne m’est pas toujours arrivé, en refusant par exemple le bon rôle. Mais ma vie à moi a toujours été primordiale et je ne crois pas qu’on puisse garder intacte son humanité si on la tue par l’ambition et par l’obsession du succès. Prenez Daniel Day-Lewis : il est la preuve qu’on peut être hors du système tout en tant un artiste essentiel. Et il y est parvenu d’une manière remarquable. Il a joué le jeu mais n’est jamais devenu une marionnette du système.

La presse française titre sur le grand retour d’Isabelle Adjani. Qu’en pensez-vous?

Vous savez quoi? Il paraît que je reviens tous les deux ans. C’est comme l’éternel retour de Cocteau. C’est moi (rire). Je pourrais en faire une suite, ou un remake. Ou comme Clint Eastwood et ses flingues: bang bang, c’est moi! Ce n’est pas parce que je ne tourne pas deux films coup sur coup que je suis «partie». Ce sont les médias qui ont besoin d’en faire du sensationnel, pas le public, qui s’en fiche, lui. En fait, je ne suis même jamais partie! (TDG)

Créé: 21.05.2018, 10h45

Une plongée dans l'inconnue

Dans «Le monde est pour toi», Isabelle Adjani côtoie une bande de pieds nickelés campés par Vincent Cassel, Philippe Katerine, François Damiens.

Vous êtes drôle?
Dans la vie, vous voulez dire? Complètement! J’ai un vrai sens de l’autodérision, croyez-moi. En tant qu’actrice, on projette une certaine image dans laquelle je me retrouve souvent piégée. Les gens ont des idées préconçues, souvent en contradiction avec votre propre personnalité. On ne peut pas changer ce qu’on peut penser de vous à l’extérieur. D’ailleurs, les gens voient ce qu’ils veulent bien voir. C’est comme un bouillon de fausses idées, qu’ils boivent les yeux fermés, dont ils ne peuvent se détacher.

Vous incarnez une mère diva excentrique. Vous êtes-vous inspirée de connaissances?
Oh, mais je connais plein de femmes comme ça. Des femmes très extravagantes, gâtées et pourtant à la fois attachantes. Mais occidentales. Ici, je lui ai trouvé un ton très oriental dans la personnalité, qui fait voyager plus vers le sud que vers le nord. Alors oui, le traitement du personnage aurait pu être terne et stéréotypé, mais Romain Gavras en a fait un personnage comme on en trouverait dans un cabaret. Elle est comme un travesti, tout en conservant un ego de diva. C’est en tout cas comme ça que j’ai ressenti qu’il a voulu la dépeindre. Dévoiler de multiples facettes de sa personnalité ne pouvait que signifier que j’allais aussi m’amuser sur ce tournage.

Bio express

25 juin 1955 Naît à Paris.
1972 Entre à la Comédie-Française.
1974 Début au cinéma dans «La Gifle» de Claude Pinoteau.
1975 «L’Histoire d’Adèle H», de François Truffaut.
1981 Double Prix d’interprétation féminine à Cannes pour «Quartet» de James Ivory et «Possession» d’Andrzej Zulawski.
1983 «L’été meurtrier», de Jean Becker, 2e César de la meilleure actrice.
1987 «Camille Claudel» de Bruno Nuytten, 3e César.
1996 Préside le jury du Festival de Cannes.
2009 Retour après huit ans d’absence pour «La journée de la jupe» de Jean-Paul Lilienfeld.

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