Gaspard Ulliel tanne sa gueule d’ange déchu

CinémaL’acteur défie les clichés qui lui collent à la peau. La preuve par «Eva».

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De Fausse suivante en École de la chair, Pas de scandale et autre Villa Amalia, le metteur en scène Benoît Jacquot, 71 ans, et son alter ego Isabelle Huppert, 64 ans, s’aventurent depuis des lustres en baroudeurs des marivaudages de la psyché humaine. À force, leur complicité semble plus en mesure de produire des constats désabusés que d’insolentes étincelles. Ainsi, le tandem œuvre en osmose sereine dans Eva, liaison dangereuse entre une Mme Claude de province et un gigolo parisien en quête de respectabilité. Malgré des préliminaires prometteurs, leur dissection féroce de la bourgeoisie menace sans cesse de s’enliser dans le tableau suranné de la femme. C’est fatal. Très vite d’ailleurs, le seul intérêt d’Eva se concentre sur le troisième larron, Gaspard Ulliel.

L’inconscient le déclare sans fard dans les notes de travail: «Travailler avec Benoît (Jacquot), c’est se trouver face un constat implacable. C’est un cinéaste qui a toujours mis en avant les actrices, les femmes sont toujours le moteur interne du film. Je me suis dit: je vais essayer que, pour une fois, l’homme soit le moteur de l’intrigue.» Les escarmouches du voyou à la gueule d’ange piquent la curiosité d’Isabelle Huppert. Mais quant à déstabiliser la plus finaude des sexy sexagénaires, c’est une autre histoire. Au final, Gaspard Ulliel ne déchoit pas. «Eva et mon personnage sont de la même race.»

À 33 ans, le comédien se trimballe tant de casseroles que ses métamorphoses en prennent un vernis sidérant. Vous le quittez dans les pages de Vogue ou Vanity Fair en homme-sandwich Bleu Chanel, sa moue de mannequin ne disparaît pas en tournant la page. Au contraire de ses confrères de pub — au hasard George Clooney, Vincent Cassel et tant d’autres — ces campagnes commerciales, même signées par Martin Scorsese, dégriffent sa réputation. D’autant que sa tronche à cicatrice – une morsure de chien dans l’enfance, le pousse à des rôles de beaux voyous interlopes. Pourtant, son avatar de cinéma peut sans rougir exhiber ses trophées. Sur son étagère trône un César de meilleur acteur obtenu l’an dernier, pour Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, honneur qui le posait lors de la cérémonie en égal symétrique avec sa partenaire Huppert, qui le recevait pour Elle, de Paul Verhoeven. La statuette est flanquée du César de meilleur espoir pour Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet, de trois citations, Prix Lumières, etc.

Au contraire de l’arnaqueur qu’il incarne dans Eva, le comédien est doté d’une tête aussi joliment faite que pleine de stages en Cours Florent, études intensives de l’anglais et cours universitaires de cinéma. Son parcours pose en classique du genre. Gaspard Ulliel est révélé il y a 15 ans dans Les égarés, d’André Téchiné. Là dans la pleine débâcle de la Seconde Guerre mondiale, le jeune homme fuit déjà l’exode des clichés, Emmanuelle Béart lui offrant sur grand écran son spirituel postérieur à la lueur d’une bougie. La scène d’anthologie, buzz au Festival de Cannes, renforce sa vocation. Lui ne se dénudera pas avant d’accepter de poser en Adam haute couture dans le biopic Yves Saint Laurent.

Entre-temps, fait rarissime dans la profession, ce fils unique d’un designer et d’une styliste a osé plaquer les professionnels de la profession. Alimenté par la pub, celui qui s’avoue «nombriliste, sombre, rêveur» a raréfié sa présence. Trop vagabond jusqu’ici pour réussir à tourner deux fois avec le même réalisateur, le trentenaire désormais désabonné des folles nuits parisiennes espère juste trouver un Pygmalion. Et de citer comme une devise le mot de Lars von Trier: «Un film doit forcément laisser une marque, sinon une blessure.»

Créé: 06.03.2018, 21h46

Critique

Les masques de la séduction

Le réalisateur Benoît Jacquot tourne pour la sixième fois avec Isabelle Huppert, conversation entamée il y a près de 30 ans avec celle qu’il considère comme une «sœur» de cinéma. Prête à tous les jeux de «bourgeoise et bad boy», elle se dit même à prendre le sillage d’Eva, une femme fatale créée en Série noire par James Hadley Chase, déjà incarnée par Jeanne Moreau pour Joseph Losey.

Dans cette version de 1962, le polar vénéneux glissait de l’Amérique à Venise en hiver, il se voit transporté ici dans les montagnes neigeuses surplombant Annecy. Pourquoi pas. Imposteur qui cherche à échapper à son passé de cachetonneur homosexuel, un soi-disant écrivain y flirte avec une prostituée classieuse.

La vamp trône en créature énigmatique, mûrissante mais riche d’expérience. Le défaut d’Eva se cache dans cette muse qui tourne à vide. Malgré le teint marmoréen, les lèvres en balafre rouge, l’actrice fascine peu, reste en toc. Peut-être la cérébrale rouquine voulait-elle par là suggérer la dimension artificielle d’un flirt intello entre gens de masques.

Malgré des répliques de haute volée philosophique, le bluff ne fonctionne pas avec le panache espéré.
«Eva» Benoît Jacquot (Fr., 100’, 16/16) VV

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