Les frères Dardenne fanatisent Cannes

Fondamentalisme«Le jeune Ahmed» a recueilli mardi sifflets et bravos.

Vidéo: Sébastien Contocollias

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Les Dardenne et Cannes, c’est une longue, très longue histoire. Ils sont les rares détenteurs d’une double Palme d’or, en 1999 pour «Rosetta», et en 2005 pour «L’enfant». Ils détiennent par ailleurs un nombre record de participations en compétition officielle, puisque presque tous leurs films y ont figuré, hormis les trois premiers. Tout demeurant possible, rien n’exclut qu’ils réussissent cette année le triplé avec «Le jeune Ahmed», à nouveau en concours. D’autant plus que les deux frères belges s’attellent à un sujet on ne peut plus dans l’air, celui du fanatisme et de la radicalisation. Ou plus précisément du fondamentalisme islamique à travers un personnage d’adolescent dont la rébellion transite par d’autres chemins que d’ordinaire.

Comme le personnage principal de «L’adieu à la nuit» de Téchiné, joué par Kacey Mottet-Klein, Ahmed vit dans une sorte de repli qui le conduit à s’abstraire du monde qui l’entoure. Il refuse de serrer la main de sa professeure car il s’agit d’une femme et que le Coran le lui intime. Il ne veut pas apprendre l’arabe en chansons, parce que cette langue ne s’apprend que dans le Coran. Et plus généralement, il n’obéit qu’à la parole de l’imam dont il est le disciple, adoptant en même temps des comportements qui peuvent paraître inopportuns. Fuyant, insaisissable, perpétuellement en train de se dérober, Ahmed est un caractère sans équivalent dans le cinéma récent.

«En commençant l’écriture, nous n’imaginions pas que nous donnions naissance à un personnage si fermé, capable de nous échapper à ce point, de nous laisser sans possibilité de construction dramatique pour le rattraper, le faire sortir de sa folie meurtrière», déclarent les Dardenne dans le dossier de presse du film. Effectivement, en choisissant un jeune comédien inconnu, Idir ben Addi, adolescent au charisme incertain, pas tout à fait formé, boudeur, d’apparence renfermée, ils ne font qu’accentuer cette difficulté qu’on peut légitimement avoir pour «s’accrocher» à lui. C’est en cela que le film parvient aussi à son but, c’est-à-dire en nous maintenant à distance de son héros, voire à l’écart, par le simple travail de la direction d’acteurs, nous contraignant en somme à épouser le point de vue de tous ceux qu’Ahmed côtoie au quotidien. D’où, pour une frange du public, une difficulté à s’identifier, si tant est que cela soit nécessaire, et en tout cas une grande surprise, voire une déception face au film.

On ne peut pas expliquer autrement les sifflets ayant ponctué mardi la fin de la projection officielle, et plus tard, le peu d’affluence de journalistes à la conférence de presse du film. «Le jeune Ahmed» est une œuvre peu aimable, et sans doute la plus pessimiste – en témoigne la fin, que nous ne spoilerons évidemment pas – de toutes celles signées par les Dardenne. Dans leur manière de saisir leur héros, de le croquer, ils procèdent de façon peu différente qu’avec «Rosetta», qui avait révélé Émilie Dequenne il y a vingt ans. C’est-à-dire que la caméra ne le quitte presque jamais et que le jeune garçon est souvent cadré non pas à l’américaine mais au niveau de la taille. Et parfois de dos, s’il faut respecter la logique du plan-séquence, toujours cher aux deux auteurs belges.

Sa présence constante crée un mur entre nous et le monde, et ses croyances (dans le Coran, dans l’islam) sont dès lors perçues comme des freins à toute forme de communication avec l’extérieur. C’est bien cette donnée-là qui exaspère et qui nous pousse à ne pas aimer ce faux héros. Le spectateur voit en lui les fondements de l’islamisme et les origines du mal, même s’il n’a encore rien d’endémique. Le travail formel est en revanche remarquable puisque c’est lui qui nous oblige à réfléchir non pas sur les thèmes présentés dans le film, mais sur notre réaction de rejet face à un personnage de fiction qui ne s’apparente pas à un vrai méchant.

Passage à la radicalisation

Pour prendre un exemple extérieur, il est communément admis qu’un méchant de cinéma, par exemple Amon Goeth dans «La liste de Schindler», sera détesté par le public. La position est en revanche plus ambiguë lorsqu’une construction scénaristique s’en mêle, comme ici le passage à la radicalisation. «Pouvait-il en être autrement si le fanatisé est si jeune, presque un enfant», demandaient mardi les Dardenne. Comme dans le dernier Téchiné, cité au début, «Le jeune Ahmed» n’offre pas de solution, ni idéale ni même intermédiaire.

À nous de trouver notre voie de pensée parmi les différents comportements qui se superposent dans le film. Pour la première fois, les Dardenne demandent à notre regard de raisonner, d’aller au-delà des images. C’est en cela que le film peut perturber. C’est en cela également qu’il s’agit d’une œuvre importante. Car ce jeune Ahmed du film, nous devrions l’aimer encore plus fort, justement, avoir envie de le prendre dans nos bras. Rendez-vous au palmarès?

Drame (Belgique, 84’, 10/14) Cote: ***

Créé: 22.05.2019, 14h44

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