Le fils de Friedrich Dürrenmatt est pasteur à Genève

TémoignagePeter Dürrenmatt livre ses souvenirs. Mercredi 21 octobre sort en salle un documentaire sur l'auteur suisse, son père.

Peter Dürrenmatt, fils de l’auteur bernois Friedrich Dürrenmatt, nous raconte son père dans son appartement à Bernex. Image: STEEVE IUNCKER

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«Le monde a fait de moi une putain; je veux faire du monde un bordel.» La phrase qui claque et le ton qui persifle, c’est la marque de fabrique de l'auteur bernois Friedrich Dürrenmatt. Un documentaire qui sort mercredi prochain au cinéma, Dürrenmatt, rend hommage à l’enfant terrible des lettres alémaniques. Nous avons rencontré son fils Peter, qui a exercé la profession de pasteur dans le canton de Genève pendant une trentaine d’années. Jeune retraité, il nous accueille dans son salon à Bernex, et évoque les souvenirs lumineux qu’il garde de son père.

Comment était-ce de grandir avec Friedrich Dürrenmatt, un auteur de théâtre reconnu de son temps?

– C’était un privilège. Imaginez vivre avec une encyclopédie vivante, mais sans le côté uniquement cérébral que pourrait avoir un professeur. Mon père était un créateur et regorgeait d’enthousiasme, notamment dans les discussions avec ma mère (ndlr: elle-même comédienne). Il y avait souvent des comédiens, des auteurs, des intellectuels à la maison. J’ai toujours suivi avec intérêt ces débats passionnés. Je ne participais pas, j’étais encore enfant, mais je traînais dans les parages et me rendant utile, en servant le café par exemple.

Comment devient-on pasteur, lorsqu’on a un père qui se moque de l’Eglise?

– Pour moi, ça s’est passé sans encombre. A 14 ans, je savais que c’était ma vocation. J’avais un ami, fils de pasteur, avec qui on discutait beaucoup de philosophique. Quand j’ai annoncé à mon père que je voulais étudier la théologie, il m’a dit: «Tu fais ce que tu veux, mais tu termines d’abord une maturité scientifique.» Il ne m’a jamais reproché mon choix, même s’il aimait dire qu’il était coincé entre deux pasteurs, à savoir son père et son fils… De toute manière, il critiquait surtout l’Eglise et ses dogmes, plus que le christianisme lui-même.

Dans le documentaire, vous déclarez ne jamais avoir pu parler de théologie avec votre père. Vraiment?

– La seule fois où nous avons débattu du sujet, il avait déjà 60 ans et je lui parlais de mes études de théologie à Genève. C’était un beau moment. Bon, il a tout de même fait un infarctus dans la nuit, à 4 h du matin…

Dürrenmatt fantasmait que son cercueil soit rempli de salade de pomme de terre et de cervelas, apprend-on dans le film... Vous souvenez-vous de son amour pour la bonne chère?

– Il a été diabétique à 20 ans. Du coup, il n’avait pas droit à beaucoup de choses. C’était salade et viande midi et soir, jamais de féculent. Alors il imaginait volontiers des plaisirs de table imaginaires....

Y a-t-il un rapport, selon vous entre, l’artiste et le religieux?

– De manière générale, je trouve positif l’apport des jeunes pasteurs actuels, femmes et hommes, qui investissent d’autres lieux et d’autres activités que les seules paroisses traditionnelles. A Genève, je pense à l’espace solidaire au temple des Pâquis ou à Saint-Pierre, qui organise entre autres des activités culturelles. Du côté catholique, le pape François apporte un nouveau souffle. En Argentine, faire des bidonvilles une priorité par rapport aux fastes des grandes cathédrales, c’est époustouflant. Son discours contre la mafia l’est également. Il montre qu’il faut croire à quelque chose de différent pour oser l’entreprendre. C’est ce principe, cette foi en un monde différent, l’acceptation de l’ouverture et du changement, que l’on retrouve également chez les artistes. Et chez les politiciens.

«La visite de la vieille dame» mise en scène par Omar Porras a eu beaucoup de succès. L’avez-vous appréciée?

– J’ai trouvé cette version fabuleuse! Lors de sa création (ndlr: en 1993), la pièce a également été montée à Zurich dans le cadre d’un hommage à Dürrenmatt. Or, cette mise en scène, tout officielle qu’elle soit, était tellement fade comparée à celle d’Omar Porras…

Créé: 15.10.2015, 20h13

La critique

D’abord un film d’amour

Sous-titré «eine Liebesgeschichte», le Dürrenmattde Sabine Gisiger est d’abord une histoire d’amour. Le portrait intime d’un homme dont on connaît mal la vie amoureuse et dont l’épouse, Lotti, est restée dans l’ombre durant toute son existence. Le parti pris narratif s’articule donc ici autour de la figure d’un Dürrenmatt familial et inconnu que les témoignages de ses propres enfants, Peter (66?ans) et Ruth (64?ans), tentent d’éclairer comme ils peuvent. Sabine Gisiger articule son film à partir de trois sources: les interviews familiales — il faut y rajouter celle de Verena Dürrenmatt, (94?ans), sœur de l’écrivain —, quelques images d’archives de l’auteur, et des extraits de films ou dramatiques télé tirés de ses œuvres. Ce triple matériel, monté et ordonné de manière tout à fait classique (la réalisatrice zurichoise ne cherchant jamais à se montrer supérieure à son sujet), débouche sur un film à la fois standard, du moins formellement, et original. Mais il faut un peu connaître les écrits de l’auteur de La Visite de la vieille dame pour l’apprécier à sa juste valeur. Une prudence dans le didactisme qui pourrait presque passer pour un défaut. C’est bien la seule réserve qu’on peut émettre à propos de ce métrage.

Chouchou des cinéastes et des metteurs en scène

Si la première pièce de Friedrich Dürrenmatt à avoir été mise en scène, Les Fous de Dieu (Es steht geschrieben, 1947), fait scandale, elle lui assure aussi une renommée internationale.

Parmi ses pièces les plus jouées au théâtre, on compte La visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame, 1955), que le public genevois connaît bien depuis la mise en scène d’Omar Porras en 1993, reprise et remaniée notamment en 2004 et en 2015 pour une tournée internationale.

Les physiciens (Die Physiker, 1962) sont toujours régulièrement montés, et dans une moindre mesure Le bouton, (Der Knopf, 1942), la première pièce du dramaturge.

En classe, Grec cherche Grecque (Grieche sucht Griechin, 1955) est souvent privilégié, en raison de la relative simplicité du texte, de même que La visite de la vieille dame.

Côté cinéma, cette même œuvre a connu plusieurs adaptations, notamment celle du Sénégalais Djibril Diop Mambéty en 1992. Intitulé «Hyènes» – en wolof Ramatou, la bonniche – le film transpose le drame de Dürrenmatt dans un village africain. Une version par Bernhard Wicki intitulée La Rancune avec Ingrid Bergman dans le rôle de Karla Zachanassian voit le jour en 1964. Le récit La panne (Die Panne, 1956) est portée à l’écran par Ettore Scola sous le titre La più bella serata della mia vita en 1972.

Le roman policier La promesse (Das Versprechen, 1958) connaît aussi de nombreuses adaptations. Très vite, le Hongrois Ladislas Vadja réalise Es geschah am hellichten Tag.

On compte aussi le film de Sean Penn, The Pledge, sorti en 2001, avec Jack Nicholson et Robin Wright. MAR.G

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