Un film pour saisir la peine d’un deuil impossible

CinémaAvec «Un ange passé trop vite», le cinéaste Nasser Bakhti côtoie la douleur des parents de Johann, tragiquement disparu dans l’Arve et dont le corps n’a jamais été retrouvé.

Lucie et Gérald Gumy au bord de l’Arve, là où leur fils Johann a disparu suite à un accident en ULM survenu en mai 2008. Le documentaire de Nasser Bakhti leur rend un hommage sobre et profond.

Lucie et Gérald Gumy au bord de l’Arve, là où leur fils Johann a disparu suite à un accident en ULM survenu en mai 2008. Le documentaire de Nasser Bakhti leur rend un hommage sobre et profond. Image: NASSER BAKHTI

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Cela débute par une image puissante. Assis sur le siège arrière d’un planeur ultraléger motorisé – appelé communément ULM – un jeune homme, sourire aux lèvres et regard pétillant, adresse son visage solaire à la caméra. L’excitation est palpable. Quelques secondes plus tard, le bruit des moteurs monte en puissance, l’engin prend alors son élan sur une piste en gazon, puis s’envole entre les nuages. Tout cela semble relever de la routine, d’un geste et d’un protocole maîtrisés; rien ne paraît annoncer l’épilogue néfaste qui attend Johann, passager âgé alors, en mai 2008, de 22 ans seulement. Passionné de cinéma, celui-ci entend survoler une portion de la vallée de l’Arve, en longeant le cours de l’eau pour capturer des images. La mission qu’on croit anodine tourne pourtant au drame: à l’écran tout se fige à l’instant même où l’engin bascule brutalement vers la gauche, mouvement accompagné d’un bruit anormal. L’ULM finit sa course dans le lit du fleuve et le corps de Johann disparaît, emporté par le courant.

Un drame sans épilogue

Ce fait divers dramatique, qui a marqué les esprits à l’époque, est au centre d’un documentaire sensible et poignant, signé par Nasser Bakhti: «Un ange passé trop vite». On y retrouve, dans ses séquences, la douleur insondable des parents de la victime, Lucie et Gérald Gumy. On chemine pendant un temps avec eux, dans leur quête de sens face à un drame qui n’a pas de véritable épilogue. Car c’est ici l’histoire d’un deuil impossible qui se dessine image après image. Le corps de Johann n’a jamais été retrouvé. Dès lors, comment accepter la perte de son enfant? Comment tourner la page?

Cette impuissance s’affiche au grand jour avec le retour incessant d’un père sur les lieux du drame, seul, ou parfois accompagné par ses amis. Les yeux rivés vers les eaux, aidé par les jumelles, l’homme n’a jamais abandonné ses recherches, animé par l’espoir opiniâtre d’atteindre son but. La mère, elle, consigne tous les jours dans un journal ses émotions, en s’adressant directement à son fils. Mais le couple cherche aussi ailleurs des instants de réconfort, des éléments de consolation. Auprès d’un cercle de parents réunis en association, par exemple, qui ont connu eux aussi la perte d’un enfant. Ici, les témoignages éprouvants dessinent un paysage étonnant, où les tons apaisés côtoient une tristesse profonde et inextinguible. Tous racontent l’impossible acceptation du drame qui les a touchés. «Lorsqu’on perd son conjoint, on devient veuf, lorsqu’on perd ses parents, on devient orphelin, mais lorsqu’on perd un enfant, on n’est rien. Il n’y a pas de mots», explique une mère.

De la consolation encore: elle s’affiche auprès de Noémie, compagne de Johann, qui a formé avec les parents une cellule de survie soudée et vigoureuse, au moment du drame et durant les années qui ont suivi. Ses témoignages successifs relatent entre les lignes une résilience certaine, qui a permis à cette femme de passer outre, de reconstruire une vie auprès d’un nouveau compagnon et de devenir maman. Les parents de Johann n’ont pas quitté la cellule pour autant: l’amitié solide avec Noémie fait désormais d’eux des grands-parents par procuration.

Ce n’est que cinq ans après l’accident, à l’occasion d’une cérémonie en souvenir de Johann, que je me suis décidé à tourner les premières images

Nasser Bakhti, réalisateur

Porté par un rythme lent et méditatif, «Un ange passé trop vite» parachève une démarche cinématographique au long cours. Nasser Bakhti a suivi ses personnages quatre ans durant. Un temps dilaté qui lui a permis de saisir l’évolution des figures peuplant le documentaire. Mais avant de se mettre derrière la caméra, le cinéaste a hésité et tâtonné: «Je connaissais Johann depuis ses 12 ans. Il pratiquait à l’époque le judo avec mes fils. Plus tard, alors qu’il tournait son premier court-métrage, il venait me voir souvent dans mes studios pour demander conseil ou pour emprunter du matériel. Sa disparition a constitué un drame pour moi aussi et, longtemps, il m’a été impossible de concevoir un film sur son destin. Ce n’est que cinq ans après l’accident, à l’occasion d’une cérémonie en souvenir de Johann, que je me suis décidé à tourner les premières images.»

La peur de heurter

Soutenu par les parents de Johann, le réalisateur a poursuivi alors sa démarche, en rencontrant et en interrogeant les proches du disparu. Aujourd’hui, après avoir élagué des dizaines d’heures de rush et s’être consacré pendant une année et demie au montage du film, Nasser Bakhti mesure le défi que cette entreprise a représenté pour lui: «Jamais je n’avais éprouvé autant de peine et jamais je n’avais eu autant de questionnements pour un film. J’ai eu tellement peur de heurter les parents… j’ai réfléchi à toutes les précautions qu’il fallait adopter pour permettre à la parole de se libérer.» Le documentaire porte les traces de cette prudence. Ses images forment un hommage sobre et profond à Johann et à ses proches.


«Un ange passé trop vite», de Nasser Bakhti, film documentaire. 92 min. Sortie en salle le 6 fév. Projection en avant-première et en présence du réalisateur, cinéma Bio, ma 22 janv. à 19 h 30; Les Scala, me 23 janv. à 19h30. (TDG)

Créé: 20.01.2019, 19h11

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