«Corporate», l’univers impitoyable du travail

InterviewNicolas Silhol a dirigé un casting sidérant. Rencontre.

Séance de briefing dans «Corporate». On reconnaît notamment Lambert Wilson, Céline Sallette et Philippe de Groodt.

Séance de briefing dans «Corporate». On reconnaît notamment Lambert Wilson, Céline Sallette et Philippe de Groodt. Image: DR

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Férocité du monde du travail. On se souvient de la vague de suicides survenus entre 2008 et 2009 chez France Télécom et de la brutalité des méthodes de management qui avaient par la suite été mises en cause, invoquant un climat anxiogène, la volonté de déstabiliser les employés et un harcèlement moral qui aboutira à une mise en examen de la société. Ce phénomène, loin d’être unique, est symptomatique de la société du travail actuelle. C’est en partant d’une idée analogue que Nicolas Silhol a écrit le scénario de Corporate, son premier long-métrage. Un drame qui prend place dans une multinationale comme tant d’autres dans laquelle une responsable des ressources humaines surnommée la «killeuse» se retrouve au cœur d’une enquête à charge suite au suicide d’un employé. A sujet fort film tenu, porté par un casting idoine composé de Céline Sallette, Lambert Wilson, Stéphane de Groodt et Violaine Fumeau. Nicolas Silhol nous a récemment rendu visite pour en parler.

Le sujet de «Corporate» est dans l’air du temps. Comment vous est-il venu?

Didier Lombard, ex-patron de France Télécom, avait déclaré à l’époque de la vague de suicides dans son entreprise qu’il fallait mettre un terme à cette mode des suicides. L’expression m’avait choqué. Elle renvoyait à une forme de fatalité et à l’idée que la souffrance au travail en faisait partie intégrante. Donc c’est la question de la responsabilité qui m’a interpellé. Elle est complexe, car à la fois éthique et juridique. Mais pour injecter de la fiction dans ce contexte, j’ai dû réfléchir à la manière dont les gens jouent des rôles là-dedans.

Le rôle central, tenu par Céline Sallette, est d’ailleurs chargé. Pourtant, on éprouve une certaine empathie pour elle.

J’avais déjà travaillé sur des personnages antipathiques, qui résistent à l’identification et qu’on se contente d’observer. Mais puisqu’on a un mort presque au début du film, je devais m’orienter sur le motif de l’enquête. Et en quelque sorte réinventer la figure du polar. L’intrigue devenait alors un face-à-face, un duel entre deux femmes: la responsable des ressources humaines et l’inspectrice du travail. Céline Sallette contre Violaine Fumeau.

En visionnant le film, on n’imagine pas celui-ci sans Céline Sallette. Etait-elle votre premier choix?

Pareil que vous, je n’imagine pas une seconde le film sans elle. Dès le début, j’ai pensé à elle. Elle n’avait jamais tenu ce genre de rôle, très éloigné d’elle. Elle a dû construire sa dureté. Elle a une puissance dans le regard que je trouve assez unique.

Oui, et je trouve justement qu’il y a plusieurs contre-emplois surprenants dans le casting.

Je voulais une distribution hétérogène. Elles sont souvent trop homogènes. Je possède ma propre personnalité et j’essaie de m’adapter à chacun. Mon but, c’est d’arriver à les toucher. Pour Corporate , j’ai été comblé. J’ai eu exactement le casting dont je rêvais. Avoir quelqu’un de la stature de Lambert Wilson, dans le rôle du directeur de la multinationale, était vraiment important. Mais comme il s’agit d’un premier film, ce n’était pas simple.

Vous les avez contactés directement?

J’ai travaillé avec une directrice de casting. Qui m’a fait des propositions. Ce qui m’a permis de rencontrer plusieurs comédiens. J’en ai aussi repéré au théâtre.

Le rôle de l’espace dans la dramaturgie de votre film est primordial. Comment l’avez-vous travaillé?

Avec le chef opérateur, nous avons décidé que toutes les scènes à l’intérieur de l’entreprise seraient très découpées. Il fallait en somme que les personnages aient l’air d’être prisonniers du décor. Que le cadre les cloisonne. Et le personnage d’inspectrice du travail doit aussi dérégler le cadre. Le faire bouger. Pour les extérieurs, c’est un peu différent, au vu des contraintes qu’on y rencontre. Et qui nous placent davantage du côté de la vie. C’est pour ça que le film devient plus vivant, plus lumineux, lorsque les personnages commencent à s’humaniser.

Votre but était-il de dénoncer ce qui se passe dans certaines entreprises?

Non, et je me méfie de la dénonciation. Je ne souhaitais pas adopter le point de vue des victimes. Et je ne me permettrais pas de me prononcer. Avant de l’écrire, j’ai relu Le Suicide, de Durkheim.

C’est votre premier film. Avez-vous des craintes face à sa réception?

Non, on y a travaillé six ans, et je sens bien, au gré des différentes avant-premières qu’on a organisé, que le film touche les gens. Souvent, les spectateurs, lors de débats, prennent la parole pour raconter leurs propres expériences. Je constate que celles-ci s’apparentent souvent à une rupture avec soi-même. Donc ma seule crainte, aujourd’hui, c’est que le film ne reste qu’une semaine en salles. Avec le nombre de sorties qu’il y a chaque mercredi, c’est de plus en plus fréquent. Comme nous avons travaillé six ans dessus, ce serait un peu dur.

Quel a été votre parcours jusqu’à ce film?

Il a été extrêmement classique. J’ai bientôt quarante ans et j’ai surtout fait, jusque-là, beaucoup de films d’entreprise, des films corporate, justement.

Créé: 04.04.2017, 21h40

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